23. Le Capital et sa propension intrinsèque à dépasser toutes mesures, jusqu’à promouvoir et soutenir le crime organisé

Nous retrouvons le journaliste et économiste Francis Delaisi, dont nous avons eu l’occasion de reprendre, dans un article précédent, des extraits de son livre « La guerre qui vient » dans lequel il dévoile notamment les pratiques pour le moins singulières qui étaient en vigueur au ministère des Affaires étrangères français, quelques années avant le déclenchement de la guerre de 1914 1918. Nous sommes en 1911, et il fait cette remarque :

« [Aujourd’hui] les grandes nations européennes sont gouvernées par des gens d’affaires : banquiers, industriels, négociants exportateurs. Le but de ces hommes est de chercher partout des débouchés pour leurs rails, leur cotonnades, leur capitaux. Dans le monde entier, ils se disputent les commandes de chemin de fer, les emprunts, les concessions minières, etc. Et si par hasard deux groupes rivaux ne peuvent s’entendre pour la mise en exploitation d’un pays neuf, ils font appel au canon. »  

Chemin de fer de Bagdad 1

C’est là un constat que le grand défenseur de l’expansion coloniale française, notre Jules Ferry national, avait pour sa part déjà fait par le passé en reprenant à son compte, dans la préface qu’il avait rédigée pour les « Affaires de Tunisie », un article du Dictionnaire Larousse de 1869, où il était écrit que « la colonisation est la conséquence de l’immense mouvement industriel qui, depuis 1815, a décuplé le travail des manufactures. Il faut à tout prix accroître les approvisionnements de matières premières et créer des débouchés pour les produits. »

Ainsi, par-delà un enjeu « humaniste » qui consisterait, pour des démocraties occidentales comme la France, à « civiliser » des peuples jugés par elles « sous-développés » aux fins de leur rendre service, apparaît un processus très concret que Marx a pu analyser en ces termes :

« (…) dès que la fabrique a acquis une certaine assiette et un certain degré de maturité ; dès que sa base technique, c’est-à-dire la machine, est reproduite au moyen de machines ; dès que le mode d’extraction du charbon et du fer, ainsi que la manipulation des métaux et les voies de transport ont été révolutionnés ; en un mot, dès que les conditions générales de production sont adaptées aux exigences de la grande industrie, dès lors ce genre d’exploitation acquiert une élasticité et une faculté de s’étendre soudainement et par bonds qui ne rencontrent d’autres limites que celles de la matière première et du débouché. »

Jules FerryAu-delà d’une considération morale qui justifierait, selon Jules Ferry, le bien-fondé de la colonisation en ce sens qu’ « il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », apparaît, grâce à l’analyse de Marx, cet élément tout à fait objectif qui est que « [la tendance du capital] le pousse nécessairement à outrepasser toute proportion, puisqu’il recherche un surtravail démesuré, une productivité illimitée, une consommation immodérée, etc. »

Marx en déduit alors que « la tendance à créer le marché mondial existe [...] immédiatement dans la notion du capital. Toute limite lui apparaît comme un obstacle à surmonter. Il commencera par soumettre chaque élément de la production à l’échange et par abolir la production de valeurs d’usage immédiate n’entrant pas dans l’échange : il substitue donc la production capitaliste aux modes de production antérieurs qui, sous son angle de vue, ont un caractère naturel. Le commerce cesse d’être une fonction permettant d’échanger l’excédent entre les producteurs autonomes : il devient une présupposition et un élément fondamental embrassant toute la production. »

Or, il est essentiel de comprendre ici que le nœud du processus de développement sans limites du Capital se situe au cœur du travail de production, en tant que celui-ci est effectué, dans le cadre du mode de production capitaliste, par des ouvrier(e)s salarié(e)s : en effet, c’est parce qu’ils/elles ont été privé(e)s de leurs moyens de production, que ces dernier(e)s sont contraint(e)s de vendre leur force de travail pour vivre, c’est-à-dire d’accepter un salaire limité au strict entretien de celle-ci.

Raymond Rochette

C’est donc à partir d’un surtravail (ou travail non payé) des producteurs, que se réalise le profit capitaliste, dont la croissance et la pérennisation dépendent de la création de nouvelles zones d’échange, et par conséquent de nouveaux débouchés. Comme Marx l’indique, « la création de plus-value absolue par le capital – d’un surplus de travail matérialisé – a comme condition que la sphère de la circulation [c’est-à-dire, de la production et son échange] s’élargisse constamment ». Il ajoute que « la production de plus-value relative, fondée sur l’accroissement des forces productives [autrement dit, les moyens humains et techniques], exige la création d’une consommation nouvelle ; au sein de la circulation, la sphère de consommation devra donc augmenter autant que la sphère productive. »

Laissons maintenant à John Kenneth Galbraith le soin de nous décrire la façon dont les ouvriers Philippins étaient initiés aux vertus de la valeur d’échange, dans ce beau pays de la Liberté (cher libéralisme…) que sont les Etats-Unis d’Amérique …

« Il fut un temps où les fermiers californiens et les professionnels de l’embauchage incitaient les ouvriers philippins à dépenser des sommes folles pour s’habiller. La pression des dettes, jointe à l’émulation – chacun tentant de surclasser les congénères les plus extravagants – transforma rapidement cette race heureuse et nonchalante en une force de travail moderne sur laquelle on pouvait faire fond. Dans tous les pays sous-développés, le désir d’acquisition qu’inspire l’apparition d’articles de consommation modernes – produits de beauté, scooters, transistors, conserves alimentaires, bicyclettes, disques de phonographe, films, cigarettes américaines – et l’effort physique dont il est cause, sont, de l’aveu général, de la plus haute importance pour la stratégie du développement économique. »

De nos jours, il s’en trouve pourtant encore qui osent résister, au péril de leur vie, à tout ce qui leur est « vendu » estampillé d’une promesse de liberté, laquelle ne vaut, en réalité, que pour la seule liberté d’entreprise. A quoi croyons-nous donc qu’a servi la destruction de la Lybie, ou encore le chaos orchestré en Syrie, si ce n’est pour y promouvoir des institutions et des personnalités capables de faire le meilleur accueil à l’économie de marché laquelle, il faut le rappeler, a pour condition première l’exploitation de l’homme par l’homme ?

Dans quel but, encore, cette croisade européenne contre l’Islam, si ce n’est aux fins de détruire les structures culturelles et familiales qui constituent désormais, pour les populations, les seules protections contre un système qui réduit toutes choses, et l’humanité elle-même, à une marchandise

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 16 septembre, 2017 |Pas de Commentaires »

22. Du plomb dans l’aile de la cohésion sociale : quand la lutte des classes atteint son paroxysme

Ecrire depuis les tranchées« Après tout, pourquoi faire la guerre ? Pourquoi, on n’en sait rien ; mais pour qui, on peut le dire. On sera bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’Idole de la guerre la chair fraîche de quinze cents jeunes gens à déchirer chaque jour, c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter ; que les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées, pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans l’histoire, pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même gradaille, brassent plus d’affaires – pour des questions de personnes et des questions de boutiques. Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux, que les séparations qui sont entre les hommes ne sont pas celles qu’on croît, et que celles qu’on croit ne sont pas. » 

Comme nous pouvons le constater à la lecture de cette lettre adressée le 24 août 1917 par un soldat français à sa famille (elle ne constitue qu’un exemple parmi d’autres), l’Union sacrée, qui exigeait de tout un peuple qu’il mette résolument de côté les dissensions qui existaient en son sein, pour consacrer toutes ses forces à la défense de la Mère Patrie menacée, n’avait pas empêché des polémiques de surgir.

Dans un article paru le 1er septembre 2014 sur le site « Basta ! », Yvan du Roy et Rachel Knaebel  constatent en effet que, dès les premiers mois de guerre, « de la Mer du Nord à Mulhouse, les accusations contre les « profiteurs » de l’arrière se propagent sur le front. En mai 1915, un rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale regrette que le ministre de la Guerre Alexandre Millerand se soit « livré [aux industriels] sans défense le jour où on leur a demandé de fabriquer coûte que coûte ». 

Il faut dire que le contexte dans lequel la France s’était engagée dans la guerre de 1914-1918 (manque de préparation et d’organisation, besoin urgent et vital de fabriquer très rapidement de grandes quantités de munitions) avait été déterminant, puisqu’il avait permis à certains fournisseurs de matériel de guerre de se trouver très rapidement en position de force.

Une note sur les marchés émanant du sous-secrétariat d’Etat de l’Artillerie rédigée vers le milieu de l’année 1916, indique à cet égard qu’ « au commencement de la guerre, il s’agissait avant tout d’amener les industriels à entreprendre des fabrications nouvelles pour eux et à ne pas se laisser effrayer par les aléas d’une telle entreprise ; les prix consentis sont donc largement calculés et l’Etat accepte de contribuer financièrement à la création de nouvelles usines. C’est l’époque où les avances pour l’outillage doivent être accordées avec une certaine facilité (…). »

La même note précise que « la période de mise en train une fois franchie et les premiers contractants s’étant rendu compte des profits à retirer de leur marchés, les offres spontanées des industriels augment[èrent]. » 

Or, pour les rédacteurs du rapport sur les bénéfices de guerre  présenté en 1918 au Comité national d’études sociales et politiques, « il n’est pas exagéré de dire [qu’en ce qui concerne le matériel de guerre de tout genre], la consommation n’a de limite que la production. (…) Les vendeurs se trouvent donc dans la situation de véritables monopoleurs ayant en face d’eux un client [l’Etat] à la fois insatiable, contraint d’acheter et doté de ressources presque inépuisables. » 

C’est d’ailleurs dans le cadre de la Grande Guerre qu’apparaîtrait en pleine lumière cette  politique de collaboration active des dirigeants de la IIIème République avec le grand patronat, laquelle donnerait naissance bien des années plus tard à un système particulièrement élaboré de codirection, ou encore d’économie concertée, entre les entreprises privées et l’Etat : j’ai nommé les Comités d’organisation du tristement célèbre régime de Vichy …

Une collaboration (complicité criminelle ?) destinée, en réalité, à retirer (et à se partager !) un profit maximum en pressurant, jusqu’à ce que mort s’ensuive, la poule aux œufs d’or que constitue le travail de tout un peuple… Car pour les Wendel,  les Renault, les Boussac, les Hotchkiss, et toutes ces sociétés qui, grâce à une boucherie sans nom, sont devenues aujourd’hui des multinationales, que pouvaient donc peser dans la balance, rien que pour la France, la perte de plus d’un million d’hommes, et le retour dans leur foyer de milliers d’invalides, en regard de la promesse – et de la réalisation effective ! –  de profits colossaux ?  On en veut pour preuve la montée fulgurante de l’action de la société Hotchkiss, fabricant de mitrailleuses, pendant le conflit : celle-ci valait 250 francs en 1914 ; quatre ans plus tard, elle en vaudra 8 000.

 

Mais ce n’est pas tout. Laissé non seulement exsangue sur le plan humain, notre beau pays a été de surcroît spolié en toute impunité par une bande de brigands en col blanc.  L’historien Henri Guillemin révèle en effet que « la guerre a creusé, dans les finances françaises, un gouffre. Avant le conflit, le budget de l’Etat s’élevait à 5 milliards environ. De 1914 à 1918, plus de 200 milliards ont été dépensés, dont 32 seulement couverts par les rentrées fiscales. » 

Marchands de mortDans le cadre de l’étude qu’il a mené en 2008 sur les bénéfices réalisés pendant la guerre par le fabricant de mitrailleuses Hotchkiss, François Bouloc a pu constater que « la consultation des ressources fiscales est assez accablante pour [celui-ci] » car «  le montant total de ses impositions, établi en 1935 seulement ( !), s’élève (…) à 46 450 109 francs, soit bien davantage que les bénéfices nets avoués aux actionnaires et au public (…). »

Bien évidemment, il avait fallu passer par les emprunts, le budget de l’Etat ne pouvant plus répondre à une consommation effrénée de matériel de guerre de toute sorte. Le constat de Henri Guillemin est à cet égard édifiant : « la dette intérieure à elle seule dépasse les 100 milliards », ce qui n’empêche pas certains, et pour cause, de continuer à se frotter les mains puisque « cet appauvrissement de l’Etat s’est accompagné de prodigieux enrichissements privés ; les fournisseurs de guerre ont réalisé des bénéfices colossaux (…) ». 

Les administrateurs du fabricant Hotchkiss,  entre autres profiteurs de guerre, auraient le front de déclarer, lors de l’assemblée générale du 5 mai 1917, qu’il a « fait l’impossible » et qu’il n’a « rien négligé pour donner à la Défense nationale, comme tous les Français en ont le devoir, la collaboration la plus complète et la plus dévouée »

Le Comité des Forges 1Quant au Comité des forges, qui avait à sa tête un membre de l’influente famille Wendel et qui avait pu jouer un rôle majeur dans l’organisation de l’approvisionnement de la France en matières premières pour les fournitures de guerre, il osera affirmer, par la plume de son secrétaire général, Robert Pinot, que « pendant ces quatre années [de guerre], il s’est mis spontanément, avec le plus complet désintéressement, de toutes les forces de l’intelligence et de l’activité de ses dirigeants et de ses collaborateurs, au service de la Nation. » 

Il suffira à nos concitoyennes et concitoyens d’ajouter le qualificatif de « bourgeoise » à cette Nation – que les tenants du Capital ne peuvent que concevoir d’après la position qu’ils occupent dans le système de production, pour comprendre que l’existence du  petit peuple de France ne vaut alors que ce que vaut de la chair à canons, c’est-à-dire rien du tout, face aux intérêts, vitaux ceux-là, qui sont liés à la propriété privée des moyens de production et d’échange et à son corollaire, la Finance.

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 7 août, 2017 |Pas de Commentaires »

21. Mais qui donc tire les ficelles de la marionnette Démocratie ?


DEMOCRATIE 

Appuyées sur le blanc-seing conféré par le suffrage universel tel qu’il a été organisé (neutralisé ?) par cette monarchie élective qu’est, en réalité, la Vème République, les décisions prises et les actions engagées au plus haut sommet de l’Etat français subsistent hors de tout contrôle populaire, bien qu’elles engagent l’avenir du pays et de sa population.

En dehors des catastrophes que les initiatives d’un seul ou de quelques individu(s) peuvent provoquer sur le seul plan de la politique intérieure, cette violation de la volonté souveraine d’un peuple ne peut évidemment générer que des conséquences terribles à l’échelle internationale, voire mondiale jusqu’à déclencher des guerres.

Heureusement, depuis 72 ans, la France est en paix, du moins, à l’intérieur de son territoire car, au-delà, qu’en est-il de ces contrées si lointaines qu’elles nous semblent appartenir à une autre planète ? Bien sûr, nous ne sommes pas sans savoir que la France a des « intérêts » à défendre dans un certain nombre de conflits dont il faut bien dire que, pour la plupart, ils perdurent et s’enlisent. D’ailleurs, puisqu’il paraît que, depuis 1848 – date à laquelle le suffrage universel fut institué en France, nous sommes des citoyennes et des citoyens souverain(e)s, rien ne devrait pouvoir nous échapper de ce qui engage à plus ou moins long terme notre destinée collective.

Et pourtant, nous continuons à ignorer les tenants et les aboutissants de ce pourquoi la France mobilise ses forces militaires, au point de se trouver impliquée dans la destruction de pays et l’assassinat de leurs dirigeants. Il faut bien le reconnaître : nous sommes très mal informé(e)s, voire pas informé(e)s du tout par tous ces organes de presse qui n’ont de cesse de revendiquer leur indépendance et leurs liberté de parole et d’écrit, tout en restant sous influence… Mais de qui ? …

Cette grave question n’est malheureusement pas nouvelle. Il y a plus de 100 ans, nos compatriotes (nos grands-parents et arrière-grands-parents) ne savaient sans doute rien de ce qui se tramait au cœur des ministères, et tout particulièrement dans les bureaux du Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Pour donner un aperçu de l’ambiance qui régnait en France durant les années cruciales qui précédèrent le déclenchement de la Grande guerre, il nous suffira de faire appel au témoignage tout à fait édifiant d’un journaliste et  économiste français, contemporain de cette époque, Francis Delaisi. Nous sommes en 1911, et il écrit :

« (…) Toutes les dépêches de l’Agence Havas qui renseigne les journaux, sont soigneusement triées au ministère des Affaires étrangères. Elles sont tellement insignifiantes que les quelques grands journaux qui suivent la politique extérieure ont dû s’adresser aux agences étrangères. » C’est ainsi que, selon Francis Delaisi, « le Matin reçoit les dépêches du Times, l’Echo de Paris celles du Daily Telegraph, etc. Tous d’ailleurs, s’approvisionnent d’informations dans les agences anglaises, ce qui fait que nous n’entendons jamais en France que le son de cloche britannique. » 

C’est stupéfiant, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas tout, puisque le bureau de la presse du ministère des Affaires étrangères se charge encore d’ « orienter » le contenu de ce que les journaux vont devoir publier à partir de renseignements qui sont, non seulement de source anglaise, mais encore triés sur le volet. Voici très exactement comment les choses se passent dans le cadre de cette démocratie fantoche que semble être la IIIème République :

« Un fonctionnaire très aimable reçoit les journalistes. Très gentiment il leur explique ce qu’il faut penser de tous les événements de la politique extérieure. Naturellement, il ne dit que ce qui est conforme aux vues du ministre. Tous les journaux répètent l’antienne le lendemain matin ; et la foule n’ayant pas d’autre moyen d’information, croit ce qu’on lui dit. On peut juger d’après cela si le public est bien renseigné. »

C’est donc ainsi, comme le souligne avec indignation Delaisi, que la « politique extérieure  échappe à tout contrôle, aussi bien à celui de l’opinion qu’à celui du Parlement (autrement dit, du suffrage universel) ; elle échappe même parfois au contrôle du gouvernement lui-même. »

Le ministère des Affaires étrangères agirait-il comme un Etat dans l’Etat ? En tout cas, ce qui est certain si l’on en croit toujours Francis Delaisi, c’est que « dans notre démocratie ombrageuse, il dépend d’un homme et d’une petite coterie de financiers et de gens d’affaires de déchaîner la guerre et de lancer ce pays dans les plus périlleuses aventures. (…)»

Il est vrai que ce constat terrible a été fait il y a maintenant plus d’un siècle ; pourtant il n’est pas possible de se dissimuler à quel point il est resté pour nous, gens du XXIème siècle, d’une brûlante actualité. Il est d’ailleurs tout à fait essentiel, et nous aurons prochainement l’occasion d’y revenir.

Christine CUNY

 

 

Publié dans : Non classé | le 10 juillet, 2017 |Pas de Commentaires »

20. La guerre, encore et toujours elle, en toile de fond de l’impérialisme et de ses péripéties

Si nous voulons bien faire l’effort de le considérer sous un angle qui porte notre regard au-delà du seul apitoiement sur l’enfer des tranchées et le sacrifice de millions d’hommes, il est clair que le premier conflit mondial et ses prémices ne peuvent que nous éclairer sur ce qui sous-tend les expéditions pour le moins aventureuses dans lesquelles, nous, peuple de France, continuons à être  embarqué(es) à notre insu, mais sans que cela nous dégage pour autant d’une responsabilité lourde de conséquences.

Dans un article publié en 2004 sur le site internet « Histoire coloniale et postcoloniale », il est précisé qu’en 1898, au moment de la crise de Fachoda (village situé dans la partie méridionale du Soudan égyptien), « l’Afrique, principal champ de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, est le théâtre d’une concurrence féroce entre les États européens. »

De fait, l’ « incident » de Fachoda aurait pu très mal tourner, jusqu’à provoquer une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre, si un accord n’avait été conclu entre les deux puissances susceptible de leur permettre de s’entendre sur leur sphère d’influence respective en Afrique.

Affublé du très pacifique qualificatif d’ « Entente cordiale », cet accord conclu le 8 avril 1904 devait pourtant inaugurer, une quinzaine d’années plus tard, l’alliance de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne, dans le cadre de leur participation à un premier conflit mondial particulièrement meurtrier.  

Quelle était donc la teneur de cet accord ? La France reconnaissait la possession de l’Egypte par l’Angleterre, qui occupait celle-ci depuis 1882, tandis que l’Angleterre appuyait la France dans son entreprise de conquête du Maroc. Or, sur ce terrain-là, la France impérialiste se trouvait en concurrence directe avec l’Allemagne belliqueuse et conquérante, sur laquelle elle avait une revanche à prendre puisqu’elle lui avait volé l’Alsace-Lorraine, tout cela n’empêchant cependant pas une coopération entre les deux « ennemies » déclarées, à partir du moment où des bénéfices communs pouvaient être retirés de l’exploitation des richesses des autres, processus correspondant à cette logique intrinsèque du capitalisme qui ne peut fonctionner qu’avec ce système à géométrie variable qui porte en lui l’inanité de toute exigence de morale et de justice.

                                   La France et l'Allemagne au Maroc 

Ainsi donc le Maroc, pour en revenir à lui, était l’objet de leurs convoitises respectives. Pour éviter les querelles de voisinage, les deux Etats colonialistes avaient dû conclure un accord en février 1909, connu sous le nom d’Accord d’Algésiras, dans lequel  l’Allemagne  reconnaissait les intérêts prédominants de la France dans l’Empire chérifien, tandis que la France admettait la participation à part égale de l’Allemagne dans l’équipement économique du pays.

Les bonnes résolutions ne devaient cependant pas faire long feu … Les pays impérialistes colonialistes ayant assis leur pouvoir sur l’exploitation, l’extorsion et la violence, les accords censés pacifier leurs relations avec les colonisés d’un côté, et les pays concurrents de l’autre, ne pouvaient que devenir caduques. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver deux ans plus tard, en mai 1911, suite à l’intervention militaire française au Maroc – laquelle, soit dit en passant,  allait à l’encontre de l’accord d’Algésiras – destinée à défendre le sultan et les colons européens contre les méchantes tribus révoltées.

Bien décidée à défendre les intérêts de ses ressortissants (un petit groupe de commerçants et d’industriels étaient installés au sud du Maroc), l’Allemagne dirigea la canonnière Panther vers Agadir  le 1er juillet 1911, ce qui fit à nouveau surgir le péril de la guerre. L’Angleterre, qui s’était engagée envers la France par l’accord du 8 avril 1904, intervint en faveur de celle-ci, faisant reculer l’Allemagne. Un nouvel accord franco-allemand fut alors conclu le 4 novembre 1911 : la France se voyait reconnaître une entière liberté d’action au Maroc ; en échange, elle cédait à l’Allemagne quelques territoires au Congo.

Mais les épousailles devaient être de courte durée …

Christine CUNY 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 5 juin, 2017 |Pas de Commentaires »

19. Voici qu’au sein de la lutte de classes, s’élabore un compromis …

De par la Charte de 1830 conclue entre le roi Louis-Philippe 1er et la Nation, la religion catholique perdait son statut de religion d’Etat au profit de celui de religion « professée par la majorité des Français ». Par suite, elle promettait la liberté de l’enseignement, c’est-à-dire l’ouverture des portes de celui-ci aux institutions religieuses, ce qui mettait fin au monopole de l’Université.

Dans les faits, la lutte qui avait jusque-là fait rage entre les partisans de l’Université et ceux des écoles religieuses ne devait pas durer : l’agitation populaire n’ayant guère cessé depuis les Trois Glorieuses où l’on avait vu les Parisiens descendre dans la rue, la bourgeoisie avait dû se rendre à l’évidence que l’Eglise constituait bel et bien une « puissance d’ordre ». Ainsi, pour l’un de ses membres éminents, le protestant François Guizot, il fallait « absolument vaincre [l'esprit révolutionnaire], et remettre en honneur et en pouvoir l’esprit d’ordre et de foi, qui est l’esprit de vie et de conservation. »

Or, grâce au voyage d’étude effectué par le philosophe Victor Cousin en Prusse, on avait pu constater à quel point, dans ce « pays classique des casernes et des écoles », on savait se servir aussi de l’Eglise … Dans son Rapport du 25 juin 1831 remis au comte de Montalivet, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, Victor Cousin note que « le principe fondamental [du gouvernement de l'instruction primaire établi en Prusse] est que l’antique et bienfaisante réunion de l’instruction populaire avec le christianisme et l’église doit être maintenue dans une proportion convenable, toujours sous la suprême direction de l’Etat et du ministère de l’instruction publique ou des cultes. »

Pour sa part, François Guizot  indiquerait,  dans ses « Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps », que lorsqu’il proposa son texte de loi sur l’Instruction publique, « c’était sur l’action prépondérante et unie de l’Etat et de l’Eglise qu’['il] comptai[t] pour fonder l’instruction primaire », car « l’Etat et l’Eglise sont, en fait d’instruction populaire, les seules puissances efficaces. (…) [I]l faut, à une telle oeuvre, l’ascendant d’une autorité générale et permanente, comme celle de l’Etat et de ses lois, ou d’une autorité morale partout présente et permanente aussi, comme celle de l’Eglise et de sa milice. » L'école et l'église main dans la main 2

Pour les défenseurs de l’ordre social, il n’y avait pas de temps à perdre dans la réalisation de cette union sacrée capable de produire, par l’intermédiaire de l’école et grâce à un enseignement bien dirigé, une mise au pas définitive des classes ouvrière et paysanne. Ainsi, trois semaines seulement après sa publication, la fameuse loi du 28 juin 1833 organisant l’Instruction publique et plus précisément l’instruction populaire, serait envoyée par le ministre de l’Instruction publique d’alors, l’incontournable François Guizot, aux 39 300 maîtres d’école, c’est-à-dire, à tous les instituteurs du primaire qu’il s’agissait de convaincre de la haute importance de leur mission et, en l’occurence, des « précieux intérêts » qui leur étaient confiés.

Dans la circulaire accompagnant le texte de loi (et dont chaque instituteur devait lui accuser personnellement réception !), le ministre considérait que « rien n’est plus désirable (…) que l’accord du prêtre et de l’instituteur ;  tous deux sont revêtus d’une autorité morale ; tous deux peuvent s’entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu’on fasse, pour l’obtenir, quelques sacrifices, et j’attends de vos lumières et de votre sagesse que rien d’honorable ne vous coûtera pour réaliser cette union sans laquelle nos efforts pour l’instruction populaire seraient souvent infructueux. »

Victor Cousin, qui fut l’ami de François Guizot et qui aura en charge, lui aussi, le ministère de l’Instruction publique, n’avait pas hésité dès 1831, c’est-à-dire dès son retour de Prusse, à écrire tout ce qu’il pensait en bien de l’Eglise, en dépit des « misères » que par le passé cette dernière lui avait fait subir … Le pauvre homme ! !qui avait cependant très vite compris où résidait son propre intérêt, tout comme celui des idéologues de tout crin dont l’existence est accrochée à celle des possédants.

D’ailleurs, depuis la grande Révolution en passant par les péripéties auxquelles le règne admirable de Napoléon 1er avait exposé l’Eglise, celle-ci avait perdu, en même temps que ses biens, beaucoup de sa superbe, et rien dès lors n’était plus facile que de s’attacher les services d’un clergé désormais vaincu. Ce qui ferait dire à notre philosophe défenseur des compromis utiles que « le temps de le ménager en le contenant est arrivé. Il faudrait un aveuglement volontaire pour nier que le clergé soit une puissance réelle en France. Il faut donc avoir le clergé ; il faut ne rien négliger pour le ramener dans les voies où tout l’engage, et son intérêt manifeste, et sa sainte mission, et les anciens services qu’il a rendus à la civilisation de l’Europe. »

Mais bien qu’elle fût désormais sous la coupe d’un pouvoir civil dont sa propre survie dépendait, l’Eglise n’avait probablement rien oublié des violentes attaques dont elle avait été l’objet par le passé. Il était donc nécessaire de l’encourager à prêter son concours dans cette entreprise de grande envergure que constituait une nouvelle croisade contre « l’impiété » et la « barbarie », et il y avait un excellent moyen, selon Victor Cousin, pour que le haut clergé revienne à de meilleurs sentiments vis-à-vis de ses ennemis d’autrefois :

L'école et l'église main dans la main« Ouvrons-lui nos écoles », recommande-t-il au ministre-comte de Montalivet, « car nous n’avons rien à cacher ; appelons-le à l’oeuvre sainte que nous entreprenons. Après tout, s’il s’y refuse, nous aurons absoud notre prudence et fait notre devoir. Le reste est dans la main de la Providence et dans ses desseins impénétrables sur l’avenir de la société européenne. » 

Si un doute devait subsister pour nous sur les motivations profondes de cette « oeuvre sainte » promue par Cousin et Cie, il ne pourrait que disparaître, balayé par la plume fougueuse de celui qui, plus que tout autre, n’avait de cesse de clamer haut et fort son horreur  de « l’esprit révolutionnaire, ce Satan humain », autrement dit, l’immanquable Guizot …

« Dans l’Etat actuel des sociétés et des esprits, c’est l’autorité, et l’ordre avec l’autorité, qui sont en péril. Le christianisme leur doit tout son appui. Je ne connais pas de mensonge ou d’aveuglement plus grossier que celui des hommes qui essaient aujourd’hui de détourner la religion chrétienne au profit de cette anarchie brutale et folle qu’ils appellent la cause de l’autorité civile, et de la religion chrétienne est évidemment commune démocratie sociale. (…); l’ordre divin et l’ordre humain, l’Etat et l’Eglise ont les mêmes périls et les mêmes ennemis. »

A bon entendeur …

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 22 mai, 2017 |Pas de Commentaires »

18. L’école et l’armée, main dans la main vers un but commun

Dans tout le fatras des « Idées napoléoniennes » du futur Napoléon III parues en 1848, on trouve notamment celle-ci qui donne un éclairage particulier sur l’issue qu’il est nécessaire, pour certaines gens, de donner aux révolutions :

« La grande difficulté [de celles-ci] est d’éviter la confusion dans les idées populaires. Le devoir de tout gouvernement est de combattre les idées fausses et de diriger les idées vraies, en se mettant hardiment à leur tête ; car si, au lieu de conduire, un gouvernement se laisse entraîner, il court à sa perte, et il compromet la société au lieu de la protéger. » 

Pour protéger celle que Victor Cousin savait si bien qualifier (voir article n° 17) d’ «admirable société française que l’Empire a organisée sur les principes sacrés de la Révolution de 1789″, le gouvernement de la Monarchie de Juillet issue de la Révolution de 1830, par l’intermédiaire de son ministère de l’Instruction publique et des Cultes, avait donc pris l’initiative de « diriger les idées vraies, en se mettant hardiment à leur tête » pour « combattre les idées fausses« , notamment celles véhiculées par ce que Victor Cousin appellera en 1848, « une littérature corrompue et corruptrice, et particulièrement une philosophie perverse qui nous donnent, comme les fruits légitimes de l’esprit nouveau, les erreurs les plus vieilles, les plus honteuses, les plus malfaisantes. » 

Bataillons scolairesPour notre philosophe, l’Etat a ici un rôle fondamental, puisque sa mission « est aussi de répandre la morale et les lumières ; de plus il a le droit et le devoir de protéger l’ordre moral au dedans comme au dehors ; et l’on ne peut nier que de tous les moyens d’ordre intérieur, le plus puissant ne soit l’instruction générale. C’est une sorte de conscription intellectuelle et morale. »

Or il se trouve justement que « dans le royaume de Prusse, ce pays classique des casernes et des écoles, des écoles qui civilisent les peuples et des casernes qui les défendent« , l’organisation de l’instruction publique est tout à fait exemplaire, d’où la nécessité d’y aller voir d’un peu plus près…

Démarche d’autant plus justifiée, comme le souligne notre philosophe germanophile dans son « Rapport » au comte de Montalivet, ministre de l’Instruction publique et des Cultes de Louis Philippe, que – solidarité de classe oblige ? – l’Europe civilisée ne forme aujourd’hui qu’une même famille. Nous imitons beaucoup l’Angleterre dans tout ce qui tient à la vie extérieure, aux arts industriels et mécaniques ; pourquoi donc rougirions-nous d’emprunter quelque chose à la bonne, à l’honnête, à la pieuse, à la savante Allemagne pour ce qui regarde la vie intérieure et la culture de l’âme ? »

Car dans ce pays admirable dominé par un régime monastique et militaire », le « devoir » pour les parents d’envoyer leurs enfants dans les écoles élémentaires « est tellement national et enraciné dans toutes les habitudes légales et morales du pays, qu’il est consacré dans un seul mot, Schuleplichtigkeit (devoir d’école) ; il répond, dans l’ordre intellectuel, au service militaire, Dienstplichtigkeit. Ces deux mots sont la Prusse toute entière : ils contiennent le secret de son originalité comme nation, de sa puissance comme Etat, et le germe de son avenir ; ils expriment, à mon gré, les deux bases de la vraie civilisation, qui se compose à la fois de lumières et de force. »

Ainsi donc, pourquoi ne pas procéder de même, sachant qu’il existe des « analogies frappantes (…) entre la Prusse et la France » qui « rendent d’autant plus intéressantes et curieuses les ressemblances comme les différences des deux pays dans l’instruction publique. »

Rien ne serait d’ailleurs plus facile, selon Victor Cousin, que de calquer l’organisation de l’instruction publique sur celle de l’armée, car si « la conscription militaire, au lieu des enrôlements volontaires, a trouvé d’abord bien des adversaires parmi nous », il n’en est pas moins vrai qu’ « elle est aujourd’hui considérée comme une condition et un moyen de civilisation et d’ordre public. » Discipline prussienne

Tout comme serait donc destinée à l’être l’instruction du peuple … L’envoyé du gouvernement français auprès du sage royaume de Prusse ne se dit-il pas à cet égard  « convaincu qu’un temps viendra où l’instruction populaire sera également reconnue comme un devoir social imposé à tous, dans l’intérêt général. ?(…) »

C’est-à-dire, dans l’intérêt de la majorité ou bien dans celui d’une poignée de nantis ?

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 15 mars, 2017 |Pas de Commentaires »

17. La grande préoccupation de l’ « état moral » des masses

En juin 1831, rendant compte auprès du comte de Montalivet, ministre de Louis-Philippe, des  résultats d’un voyage qui l’avait conduit dans le royaume de Prusse, le philosophe Victor Cousin faisait cette remarque quelque peu surprenante :

« Pour moi, M. le ministre, je ne me défends point d’une haute estime et d’une affection particulière pour la nation allemande ; et je suis heureux que ma mission lui ai appris que la révolution de Juillet, cette révolution aussi nécessaire et aussi juste dans son principe que le droit de légitime défense, cette révolution née de la résistance unanime d’un grand peuple à une agression capricieuse, à la violation ouverte, non pas de droits hypothétiques, mais de libertés légales, de lois écrites et jurées, n’est pas, comme le disent nos ennemis, un retour à l’impiété, à la licence et à la corruption d’une époque fatale, mais le signal au contraire d’un perfectionnement général dans l’opinion et les moeurs … » Victor Cousin

S’agissait-il, comme on pourrait le comprendre, de rassurer la nation allemande à propos d’une révolution qui avait eu lieu en France ? mais alors, quelle part pouvait donc avoir la Prusse dans les affaires intérieures françaises ? …

A voir le conséquent et très documenté rapport que Victor Cousin remit au gouvernement de Louis-Philippe à la suite de sa visite en Prusse, il ne s’agissait assurément pas d’un voyage d’agrément. Placée dans un contexte tout à fait particulier, c’est-à-dire, motivée par des circonstances liées très précisément à la révolution de Juillet survenue un an plus tôt, elle devait pouvoir apporter de l’eau au moulin des nouveaux gouvernants qu’elle avait contribué à porter au pouvoir, dans la réalisation d’une tâche de très haute importance. A cet égard, Victor Cousin souligne, dans son rapport, qu’ « un des premiers actes de cette révolution a été la sainte entreprise de l’amélioration de l’instruction publique, dont l’instruction populaire est le fondement.«  

Il faut rappeler ici à quel point la révolution de juillet 1830 avait été favorable à la bourgeoisie qui était alors parvenue, grâce là encore à l’appui des masses populaires, à renverser le roi Charles X après que celui-ci ait pris, entre autres initiatives funestes, celle de s’attaquer à son sacro-saint droit de vote. Comme le constate Victor Cousin, « les libertés légales, les lois écrites et jurées » avaient ainsi été sauvegardées, comme l’était en somme l’ensemble des droits dérivant d’un droit de propriété inviolable et sacré (car inscrit comme tel, dès le 26 août 1789, sur la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen), par la grâce duquel pouvait désormais s’exercer en toute liberté la propriété privée des moyens de production et d’échange et, par suite, l’exploitation du travail humain en vue de la réalisation d’un profit. 

JACQUES LAFFITTE.2jpg

Il va sans dire qu’il était hors de question pour le nouveau régime vainqueur de faire droit aux revendications des classes populaires, après qu’elles aient pourtant, une fois encore, payé de leurs personnes et de leur sang. Car le droit à l’existence (qui, une vingtaine d’années plus tard, en 1848, se cristalliserait de façon dramatique dans le droit au travail) n’était-il pas, pour la clique des possédants, et leurs servants politiques à l’instar du philosophe Victor Cousin, à mettre au compte de  « droits hypothétiques » ?…

Depuis (et grâce à) un certain M. de Voltaire, nous avons appris à nos dépens que le fait pour certains personnages de jouer dans l’honorable cour des philosophes ne les empêche en aucune façon de prendre en compte et de défendre certains intérêts plus « terre-à-terre », susceptibles même parfois de porter atteinte à des vies humaines. A l’instar du futur Napoléon III qui l’avouera lui-même quelques années plus tard , Victor Cousin savait fort bien ce qu’il devait à la révolution de 1789, et à ses « principes sacrés« . En 1848, effrayé par les événements qui ébranlaient alors la société française, il écrira :

« Le peuple aujourd’hui, en France, est mis à une épreuve où il est difficile qu’il ne succombe pas, si on ne vient promptement à son secours. Une vaste conspiration travaille à renverser cette admirable société française que l’Empire a organisé sur les principes sacrés de la Révolution de 1789. » Nous retrouvons bien ici le droit de propriété issu de la Révolution de 1789, consolidé par l’Empire à travers le Code civil, le Code pénal et le Code du commerce …

Mais en d’autres circonstances déjà, le peuple travailleur avait montré qu’il était prêt à en découdre pour transformer ses conditions d’existence, transformation conditionnée par le renversement des « principes sacrés » régissant « cette admirable société française », si chère à Victor et à ses comparses. Après s’être servis des classes populaires pour triompher de leurs ennemis du moment, ceux qui avaient pris le pouvoir en juillet 1830 allaient devoir à leur tour calmer les ardeurs de celles-ci : les possédants et les idéologues à leurs bottes n’étaient pas sans savoir qu’ils tiraient profit d’un état de fait où la société, organisée, contrairement à sa destination, sur l’exploitation de l’être humain, ne permet à celui-ci ni de se perfectionner, ni même tout simplement de vivre.

Or, l’industrialisation avait provoqué dans les villes une forte concentration ouvrière où la misère allait croissant, tout en s’installant dans la durée. Face au péril social que constituait le développement du paupérisme, émergea cette idée stupéfiante (qui deviendra une idée fixe) de soigner l’ » état moral » des populations ouvrières qui, avant toute chose, avaient besoin de se nourrir et se vêtir correctement.

Ainsi, pour parvenir selon l’expression savoureuse de Victor Cousin, à ce « perfectionnement général dans l’opinion et les moeurs« , il avait été décidé d’élaborer un grand  projet d’instruction publique « dont l’instruction populaire est le fondement » …

Il se trouve qu’à ce moment-là, en Prusse …

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 6 janvier, 2017 |Pas de Commentaires »

16. De la nécessité de séparer le bon grain de l’ivraie

Dans un ouvrage paru en 1852 (Louis Bonaparte est alors au pouvoir), un certain François Guizot écrit :


Guizot

« (…) Personne n’est plus convaincu que moi des immenses erreurs et des funestes égarements de notre temps ; personne ne redoute et ne déteste plus que moi l’empire qu’exerce parmi nous, et le danger dont nous menace l’esprit révolutionnaire, ce Satan humain, à la fois sceptique et fanatique, anarchique et tyrannique, passionné pour nier et pour détruire, incapable de rien créer qui puisse vivre et de souffrir que rien se crée et vive sous ses yeux. »

« Je suis de ceux qui pensent qu’il faut absolument vaincre cet esprit fatal, et remettre en honneur et en pouvoir l’esprit d’ordre et de foi, qui est l’esprit de vie et de conservation. »

Voici un échantillon des arguments utilisés de façon récurrente, contre la « chienlit » révolutionnaire, par le parti de l’ordre dans son ensemble, parti auquel Louis Bonaparte reste foncièrement attaché en dépit des appels du pied qu’il fera à la classe ouvrière avant (et en vue de) sa prise de pouvoir, puis des grâces qu’il lui accordera lorsqu’il le détiendra, somme toute pour mieux la tromper.

Cependant, à la différence d’un conservateur fiévreux, pour ne pas dire fanatique, comme François Guizot, Louis Bonaparte ne peut pas se permettre, dans la position où il est, de condamner la révolution en tant que telle, pour cette raison essentielle que son oncle, dont il utilise la renommée pour pouvoir se placer, s’est appuyé sur celle-ci pour prendre le pouvoir et se mettre à la tête de l’Etat, favorisant du même coup l’émergence d’une bourgeoisie d’Empire.

Codes Civil et Pénal

N’oublions pas, car c’est fondamental, que c’est la révolution de 1789, à laquelle Louis n’hésite d’ailleurs pas à se référer, qui a consacré le droit de propriété. Lequel se verra consolidé par le grand Napoléon au moyen de ces fameux Codes dont nous subissons aujourd’hui encore les redoutables effets.

Dans ces conditions, l’héritier de celui dont procédaient de tels prodiges ne pouvait s’en sortir autrement, pour arriver à ses fins, que par une pirouette réthorique dont nous allons pouvoir dès à présent admirer le grand style …

« La grande difficulté des révolutions est d’éviter la confusion dans les idées populaires. Le devoir de tout gouvernement est de combattre les idées fausses et de diriger les idées vraies, en se mettant hardiment à leur tête ; car si, au lieu de conduire, un gouvernement se laisse entraîner, il court à sa perte, et il compromet la société au lieu de la protéger. »

Ici se révèlent les talents du comédien né, passé maître dans l’art d’un discours prétendument savant qui cache d’autant mieux les perfides intentions de son auteur : les mêmes finalement que celles qui trottaient déjà dans la tête du cher oncle à l’époque où celui-ci n’était encore que général, mais où il avait déjà eu l’occasion de faire montre de sa grande capacité d’initiative et, plus exactement, d’une tendance irrépressible à faire cavalier seul … pour son propre compte.

A cette différence près, par rapport à son neveu, que Napoléon Bonaparte n’avait cure d’employer le style fleuri … C’est sans ambages que le général Bonaparte, s’adressant à Miot de Melito, déclarait en juin 1797 :

Le Chef

« Il faut à la nation un chef, un chef illustré par la gloire, et non pas des théories de gouvernement, des phrases, des discours d’idéologues auxquels les Français n’entendent rien. Qu’on leur donne des hochets, cela leur suffit ; ils s’en amuseront et se laisseront mener, pourvu cependant qu’on leur dissimule adroitement le but vers lequel on les fait marcher. »

Nous voilà donc fixé(e)s : du point de vue des Bonaparte oncle et neveu, rien n’est plus profitable dans une révolution que lorsqu’elle est dirigée d’en haut, ce qui veut dire qu’elle ne doit surtout pas rester aux mains des masses, sous le prétexte officiel qu’elles sont toujours en lutte et que, de ce fait, les choses ne peuvent pas bouger. Or justement, il ne faut pas pour tous les gens du parti de l’ordre et de la conservation que les choses changent à l’avantage des masses, même lentement.

Mais pour mieux enfumer celles et ceux qui prétendraient encore changer l’ordre des choses, il convient d’utiliser la notion vague de progrès dont il ne viendrait à l’idée de personne de s’opposer au premier abord, puis de la poser en tant que sujet principal. Cela donne sous la plume de Louis, notre politicien de pacotille :

« Lorsqu’il est à la tête des sociétés, [le progrès] marche hardiment, car il conduit » ; alors que « lorsqu’il est dans la masse, il marche à pas lents, car il lutte. »

Il suffit ensuite de balancer des idées toute faites qui ne sont basées sur aucune donnée scientifique, du style : « depuis que le monde existe, le progrès a toujours eu lieu » !… (comme au temps des dinosaures, sans doute !)… Normal puisque le progrès procède lui-même d’en haut, c’est-à-dire, de rien moins que du divin !

Ecoutons notre comédien, à présent revêtu de l’honorable costume du philosophe qui va très rapidement se mélanger les pinceaux dans son propre charabia, nous expliquer d’où vient le progrès … C’est du fait que la vie des peuples … « a deux natures et deux instincts : l’un divin, qui tend à nous perfectionner ; l’autre mortel, qui tend à nous corrompre. »  

Par conséquent, « la société renferme (…) en elle deux éléments contraires : d’un côté immortalité et progrès ; de l’autre, malaise et désorganisation. » En gros, le bien et le mal ; le bon Dieu d’un côté et le vilain Satan de l’autre. Avec au milieu, le Guide qui saura faire le tri pour tout le monde …

C’est donc bien ce que nous avions craint de comprendre : le progrès à la sauce napoléonienne n’est ni plus ni moins qu’un « machin » tombé du ciel par la grâce de Dieu le Père, de la même façon sans doute que notre prince Louis Bonaparte est lui-même tombé parmi nous.

Remarquons tout de même que c’est comme par enchantement que se sont envolées des générations entières d’hommes et de femmes ayant contribué, souvent dans la souffrance, à l’amélioration de l’existence humaine ! Alors, pour finir, qu’est-ce qui reste pour que le progrès, une fois atterri sur terre sans crier gare, se fasse connaître ?… Nous retenons notre souffle comme à chaque nouvelle révélation magistrale du grand maître Louis… 

imagescanz8ujl

« Pour reconnaître [le progrès], il suffit de mesurer la route suivie par la civilisation » ; « la trace en est marquée  par les grands hommes qui en sont comme les bornes militaires, chacun a un degré supérieur qui nous rapproche du but ; et l’on va d’Alexandre à César, de  César à Constantin, de Constantin à Charlemagne, de   Charlemagne à Napoléon » …

 Et jusqu’à, plus proche de nous, un certain Philippe Pétain ? 

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 15 décembre, 2016 |Pas de Commentaires »

15. L’art de faire feu de tout bois

 

Rappelant les hauts faits de son oncle, Louis Bonaparte développait, en 1839, ses « Idées napoléoniennes » ; il y écrivait, à propos de l’organisation de l’armée :

« La conscription, qui malheureusement pesa tant sur la France à cause de la prolongation de la guerre, fut une des plus grandes institutions du siècle. (…) Le principe qui avait présidé à l’institution de la loi sur la conscription devait recevoir de plus amples développements, et l’on peut dire que les idées de l’Empereur ont été mises en pratique par d’autres gouvernements, entre autres par la Prusse. » 

Celui qui, quelques années plus tard, deviendrait le chef de la France se gardait bien de dire, lui qui n’en était pas à un mensonge près pour servir la propagande impériale en même temps que la sienne, que la Prusse avait semble-t-il été l’inspiratrice de la fameuse loi sur la conscription et le service militaire obligatoire (dite loi Jourdan), votée en France sous le Directoire le 5 septembre 1798 : il apparaît en effet que celle-ci puise ses origines dans le règlement militaire instauré en 1733 par Frédéric-Guillaume 1er, règlement qui permettait au roi de Prusse, désormais «Roi-Sergent»,  d’étoffer les effectifs de son armée en recrutant dans chaque canton en fonction des besoins.

images0JL1R1Q0

Jusqu’à constituer des réservoirs de milliers d’hommes dont on peut sacrifier l’existence sans la moindre réticence : la conscription obligatoire n’avait-elle pas permis au grand Napoléon d’alimenter ses armées jusqu’en 1815, avec pour conséquence les hécatombes que l’on sait. « Mais enfin, la gloire française était à ce prix ! » ne manqueront pas de nous rétorquer nos inénarrables bien-pensant(e)s.

Ainsi, grâce à l’idée lumineuse d’un roi étranger dont on avait su s’inspirer, de la même manière qu’on saura s’inspirer, tout en les ayant auparavant dénoncés, des procédés de destruction par gaz utilisés dans les tranchées par l’Allemagne en 1914-1918, il était désormais possible pour la France, sous l’impulsion de ses gouvernants, d’envoyer au casse-pipe les citoyens français sans distinction de classe (principe d’égalité oblige !) en prenant pour prétexte la défense de la patrie.

gaz de combat

Or il se trouve que sous le Directoire, la France révolutionnaire conservatrice, enfin débarrassée de l’Incorruptible, se devait justement de reconstituer l’armée afin de garantir, voire même d’augmenter, par des guerres de conquête les richesses acquises par certains ; on voit à quel point il pouvait s’agir, là encore, d’une prise en considération de l’intérêt général …

Pour ce qui est d’ailleurs du principe d’égalité prôné dans ses écrits de propagande électorale par un opportuniste invétéré comme Louis Bonaparte, nous savons fort bien que, du point de vue de la conscription, les bourgeois et les nobles avaient la possibilité, s’ils avaient le malheur d’être tirés au sort, d’en réchapper en se payant un remplaçant. Quant à la manière dont ils sauraient s’en sortir en 1914-1918, nous aurons évidemment l’occasion d’y revenir. 

Pour l’heure, écoutons le brave Louis Bonaparte, futur Napoléon III, nous vanter les mérites de cette Prusse militariste face à laquelle, trente ans plus tard, il s’effondrerait lamentablement, lui et son régime honni, à la suite d’une capitulation désastreuse pour tout un peuple à qui il avait tant promis pour s’en faire le maître.

Prussien 1« Le système militaire de la Prusse offre des avantages immenses ; il fait disparaître les barrières qui séparent le citoyen du soldat ; il donne le même mobile et le même but à tous les hommes armés, la défense du sol de la patrie ; il fournit les moyens d’entretenir une grande force (p. 74) militaire avec le moins de frais possible ; il rend tout un peuple capable de résister avec succès à une invasion. » A ce propos, on aurait l’occasion, en 1870, de mesurer dans toute leur dimension la volonté et la capacité de résistance du haut commandement français face à l’envahisseur prussien …

En attendant, qu’on se le dise, et surtout, qu’on en prenne de la graine !, « l’armée en Prusse est une grande école où toute la jeunesse vient s’instruire au métier des armes ; la landwehr, qui est divisée en trois bans, est la réserve de l’armée. Dans l’organisation militaire, il y a donc plusieurs classifications, mais toutes partent de la même source, elles ont le même but : il y a émulation entre les corps organisés, et non rivalité. » 

Mais pour un aventurier du calibre d’un Bonaparte habitué aux manoeuvres crapuleuses, il fallait employer, pour entretenir l’enthousiasme guerrier des masses, des moyens bien plus persuasifs et, pour tout dire, façonnés à l’image dudit personnage.

La Société du Dix DécembreCelui-là même qui avait accédé le 20 décembre 1848 à la plus haute marche de l’Etat en se faisant élire, au moyen du suffrage universel, premier président de la République française, fondait le 10 décembre 1849 une société destinée à regrouper ses partisans et qui comptait, selon l’expression de Marx, pas moins de « 10 000 gueux » chargés de représenter le peuple, mais surtout de le contraindre, quitte à employer le baston, à crier « Vive l’Empereur » !

Indiquant que la « Société du Dix-Décembre » « devait rester l’armée particulière de Bonaparte jusqu’à ce qu’il eut réussi à transformer l’armée régulière en une vaste société du Dix-Décembre », Marx précise avec ironie qu’ « en tant que fataliste, [Louis Bonaparte] était convaincu qu’il existe certaines puissances suprêmes auxquelles l’homme et surtout le soldat ne peuvent résister. Parmi ces puissances, il comptait en première ligne les cigares et le champagne, la volaille froide et le saucisson à l’ail. C’est pourquoi il commença par traiter les officiers et les sous-officiers, dans les salons de l’Elysée, en leur offrant de la volaille froide et du saucisson à l’ail  » …

Traînant derrière lui, « la société secrète des Schufterle et des Spiegelberg [Marx évoque ici deux personnages du drame de Schiller, « Les Brigands« ], autrement dit, « la société du désordre, de la prostitution et du vol », le même homme était capable de parler publiquement devant les citoyen(ne)s – et dans le langage officiel de l’ordre -,de la religion, de la famille, de la propriété.

Marx n’exagérait sans doute pas lorsqu’il écrivait que « vieux roué retors, [Louis Bonaparte] considér[ait] la vie des peuples, leur activité civique comme une comédie au sens le plus vulgaire du mot, comme une mascarade, où les grands costumes, les grands mots et les grandes poses ne servent qu’à masquer les canailleries les plus mesquines » …

… Jusqu’au moment où les bas-fonds napoléoniens rejoignent le trentième dessous … Illustration : « Si la guerre est le fléau de l’humanité, ce fléau perd une grande partie de sa malheureuse influence quand la force des armes est appelée à fonder, au lieu de détruire. Les guerres de l’Empire ont été comme le débordement du Nil ; lorsque les eaux de ce fleuve couvrent les campagnes de l’Egypte, on pourrait croire à la dévastation ; mais à peine se sont-elles retirées, que l’abondance et la fertilité naissent de leur passage ! » 

Destruction de la Lybie

N’est-ce pas très exactement le contraire qui se passe à l’heure actuelle en Irak, en Lybie et ailleurs … Que cela cause à chaque fois des millions de morts, avec toutes les conséquences désastreuses que cela entraîne pour les générations futures, quelle importance, finalement, pourvu qu’on puisse continuer à s’en mettre plein les poches !!

Et nous-autres qui restons là à regarder, comme si de rien n’était  …

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 3 octobre, 2016 |Pas de Commentaires »

14. Le droit de propriété, source d’équilibre ou de chaos ?…

Les républicains s’étaient donc emparés, au nom de la révolution de février (1848), du pouvoir d’Etat ; ils s’en étaient servi, d’une part, pour réduire à néant la volonté émancipatrice du prolétariat et, d’autre part, selon Karl Marx, « afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu’ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. » 

Or contrairement à toute attente, la société française, confiée aux bons soins des « respectables » républicains, se trouvait dans un état d’insécurité tel que ces derniers avaient été contraints de lui imposer un état de siège quasi permanent. Marx devait y revenir quelques années plus tard :

« La caserne et le bivouac, que l’on imposait [...] périodiquement à la société française pour la faire tenir tranquille ; le sabre et le mousqueton, à qui l’on faisait périodiquement rendre la justice et diriger l’administration, exercer le rôle de tuteur et de censeur, de policier et de veilleur de nuit ; la moustache et l’uniforme, que l’on célébrait périodiquement comme la sagesse suprême  de la société et comme recteurs de la société, ne devaient-ils pas finir par croire qu’il valait mieux sauver la société une fois pour toutes, en proclamant leur propre régime comme le régime suprême, et libérer complètement la société bourgeoise du souci de se gouverner elle-même ? » 

campement de troupes juin 1848

Un champion à même de « libérer complètement la société bourgeoise du souci de se gouverner elle-même » apparut alors, on ne peut plus opportunément, sous la triste figure d’un certain Louis Bonaparte, le neveu de l’autre et qui, pour cette raison, cristallisait dans sa personne, lui qui n’était en réalité qu’un personnage médiocre, tous les espoirs des possédants, lesquels savaient très bien ce qu’ils devaient à Napoléon Ier et, tout particulièrement, à  l’Empire.Louis Napoléon Bonaparte

Car pour la bourgeoisie dans son ensemble, depuis le grand propriétaire jusqu’au boutiquier, Louis Bonaparte incarnait, à l’image de son illustre parent, le maintien du statut de la propriété, ce qui n’était possible que par le maintien de l’ordre à l’intérieur du pays et par la conquête, à l’extérieur, de nouvelles richesses ou de nouveaux débouchés.

De la même façon, l’armée ne pouvait qu’appuyer la candidature de Louis Bonaparte : l’oncle Napoléon n’avait-il pas comblé de richesses ses maréchaux, à l’instar d’une bourgeoisie d’Empire qui comptait dans ses rangs ces infatigables fournisseurs aux armées ? … Bonaparte et l’Empire signifiaient donc le développement d’une propriété qui en s’internationalisant par le biais de la guerre était susceptible de se démultiplier. Chose d’autant plus facile à réaliser dans le cadre précisément de l’Empire dans la mesure où il peut attaquer là où un profit est réalisable sans avoir à se soucier de quelconques intérêts dynastiques.

L’occasion fit le larron et il arriva ainsi que, selon Marx toujours, « l’homme le plus simple de France acquit la signification la plus complexe. C’est justement parce [Louis Bonaparte] n’était rien qu’il pouvait tout signifier sauf lui-même  » … 

Qu’est-ce à dire ? …

Dans son ouvrage intitulé  « L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques » publié en 1767, Pierre le Mercier de La Rivière considérait que « ce n’est pas parce que les hommes se sont réunis en société, qu’ils ont entre eux des devoirs et des droits réciproques ; mais c’est parce qu’ils avaient naturellement et nécessairement entre eux des devoirs et des droits réciproques, qu’ils vivent naturellement et nécessairement en société. Or, ces devoirs et ces droits, qui dans l’ordre physique sont d’une nécessité absolue, constituent le juste absolu [...]« 

Il en déduisait ensuite que « c’est (…) de la nature même que chaque homme tient la propriété exclusive de sa personne, et celle des choses acquises par ses recherches et ses travaux.  [...] La propriété personnelle est le premier de tous les droits : sans elle, il n’est plus ni propriété mobilière, ni propriété foncière, ni société …  Ces trois sortes de propriétés sont tellement unies ensemble qu’on doit les regarder comme ne formant qu’un seul tout dont aucune partie ne peut être détachée, qu’il n’en résulte la destruction des deux autres. L’ordre essentiel à toute société est donc de les conserver toutes trois dans leur entier [...]. »

Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen

Vingt-ans plus tard, la fameuse « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » proclamait solennellement, par l’intermédiaire de son article 17 : « la propriété [est] un droit inviolable et sacré ». Désormais assimilée à un droit naturel, celle-ci devenait inattaquable, puisque lui porter atteinte revenait à porter atteinte à l’individu lui-même et, par conséquent, à l’équilibre de la société toute entière.

C’est donc la sauvegarde de la propriété privée, avec cette capacité d’expansion qui lui est propre à travers l’impérialisme, qui s’incarnait dans Louis Bonaparte, plaçant l’ensemble des propriétaires fondamentalement, et en dépit de ce qui peut à un moment ou à un autre les opposer, dans une communauté d’intérêt où l’existence des petits propriétaires est directement intéressée à celle des grands, conférant ainsi ordre, stabilité et prospérité à la société tout entière …

Si l’on en croît Pierre Le Mercier de la Rivière :

« La base fondamentale de lordre essentiel à toutes les sociétés, l’ordre sans lequel aucune société ne pourrait ni se perpétuer ni remplir l’objet de son institution (…) est évidemment le droit de propriété, parce que sans le droit de propriété, la société n’aurait aucune consistance, et ne serait d’aucune utilité à l’abondance des productions. » 

Seulement voilà, il y a un hic : le droit de propriété considéré comme garant, en théorie, de stabilité et de prospérité depuis la Révolution bourgeoise de 1789 n’est, dans la réalité, pas parvenu à empêcher une lutte de classes féroce au sein de la société, exposant tout au contraire celle-ci à des convulsions périodiques d’une extrême violence, dont celle qui devait porter Louis Bonaparte au pouvoir …

Marx note à cet égard que « dans leur croisade permanente contre les masses productrices, [les bourgeois] furent forcés non seulement d’investir l’exécutif de pouvoirs sans cesse accrus de répression, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlementaire, l’Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l’exécutif. L’exécutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la République du « parti de l’ordre » fut le Second Empire. » 

Celui-là même qui, une vingtaine d’années plus tard, précipiterait la France dans la guerre de 1870 où,  ironie du sort ?,  il sombrerait avec armes et bagages…

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 19 août, 2016 |Pas de Commentaires »
123

tenshin |
Histoire, géographie, éduca... |
Amoursucrefictions |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ADIRP de l'AUBE
| Henri Maitre
| histoiregeoenligne