21. Mais qui donc tire les ficelles de la marionnette Démocratie ?


DEMOCRATIE 

Appuyées sur le blanc-seing conféré par le suffrage universel tel qu’il a été organisé (neutralisé ?) par cette monarchie élective qu’est, en réalité, la Vème République, les décisions prises et les actions engagées au plus haut sommet de l’Etat français subsistent hors de tout contrôle populaire, bien qu’elles engagent l’avenir du pays et de sa population.

En dehors des catastrophes que les initiatives d’un seul ou de quelques individu(s) peuvent provoquer sur le seul plan de la politique intérieure, cette violation de la volonté souveraine d’un peuple ne peut évidemment générer que des conséquences terribles à l’échelle internationale, voire mondiale jusqu’à déclencher des guerres.

Heureusement, depuis 72 ans, la France est en paix, du moins, à l’intérieur de son territoire car, au-delà, qu’en est-il de ces contrées si lointaines qu’elles nous semblent appartenir à une autre planète ? Bien sûr, nous ne sommes pas sans savoir que la France a des « intérêts » à défendre dans un certain nombre de conflits dont il faut bien dire que, pour la plupart, ils perdurent et s’enlisent. D’ailleurs, puisqu’il paraît que, depuis 1848 – date à laquelle le suffrage universel fut institué en France, nous sommes des citoyennes et des citoyens souverain(e)s, rien ne devrait pouvoir nous échapper de ce qui engage à plus ou moins long terme notre destinée collective.

Et pourtant, nous continuons à ignorer les tenants et les aboutissants de ce pourquoi la France mobilise ses forces militaires, au point de se trouver impliquée dans la destruction de pays et l’assassinat de leurs dirigeants. Il faut bien le reconnaître : nous sommes très mal informé(e)s, voire pas informé(e)s du tout par tous ces organes de presse qui n’ont de cesse de revendiquer leur indépendance et leurs liberté de parole et d’écrit, tout en restant sous influence… Mais de qui ? …

Cette grave question n’est malheureusement pas nouvelle. Il y a plus de 100 ans, nos compatriotes (nos grands-parents et arrière-grands-parents) ne savaient sans doute rien de ce qui se tramait au cœur des ministères, et tout particulièrement dans les bureaux du Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Pour donner un aperçu de l’ambiance qui régnait en France durant les années cruciales qui précédèrent le déclenchement de la Grande guerre, il nous suffira de faire appel au témoignage tout à fait édifiant d’un journaliste et  économiste français, contemporain de cette époque, Francis Delaisi. Nous sommes en 1911, et il écrit :

« (…) Toutes les dépêches de l’Agence Havas qui renseigne les journaux, sont soigneusement triées au ministère des Affaires étrangères. Elles sont tellement insignifiantes que les quelques grands journaux qui suivent la politique extérieure ont dû s’adresser aux agences étrangères. » C’est ainsi que, selon Francis Delaisi, « le Matin reçoit les dépêches du Times, l’Echo de Paris celles du Daily Telegraph, etc. Tous d’ailleurs, s’approvisionnent d’informations dans les agences anglaises, ce qui fait que nous n’entendons jamais en France que le son de cloche britannique. » 

C’est stupéfiant, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas tout, puisque le bureau de la presse du ministère des Affaires étrangères se charge encore d’ « orienter » le contenu de ce que les journaux vont devoir publier à partir de renseignements qui sont, non seulement de source anglaise, mais encore triés sur le volet. Voici très exactement comment les choses se passent dans le cadre de cette démocratie fantoche que semble être la IIIème République :

« Un fonctionnaire très aimable reçoit les journalistes. Très gentiment il leur explique ce qu’il faut penser de tous les événements de la politique extérieure. Naturellement, il ne dit que ce qui est conforme aux vues du ministre. Tous les journaux répètent l’antienne le lendemain matin ; et la foule n’ayant pas d’autre moyen d’information, croit ce qu’on lui dit. On peut juger d’après cela si le public est bien renseigné. »

C’est donc ainsi, comme le souligne avec indignation Delaisi, que la « politique extérieure  échappe à tout contrôle, aussi bien à celui de l’opinion qu’à celui du Parlement (autrement dit, du suffrage universel) ; elle échappe même parfois au contrôle du gouvernement lui-même. »

Le ministère des Affaires étrangères agirait-il comme un Etat dans l’Etat ? En tout cas, ce qui est certain si l’on en croit toujours Francis Delaisi, c’est que « dans notre démocratie ombrageuse, il dépend d’un homme et d’une petite coterie de financiers et de gens d’affaires de déchaîner la guerre et de lancer ce pays dans les plus périlleuses aventures. (…)»

Il est vrai que ce constat terrible a été fait il y a maintenant plus d’un siècle ; pourtant il n’est pas possible de se dissimuler à quel point il est resté pour nous, gens du XXIème siècle, d’une brûlante actualité. Il est d’ailleurs tout à fait essentiel, et nous aurons prochainement l’occasion d’y revenir.

Christine CUNY

 

 

Publié dans : Non classé | le 10 juillet, 2017 |Pas de Commentaires »

La guerre, encore et toujours elle, en toile de fond de l’impérialisme et de ses péripéties

Si nous voulons bien faire l’effort de le considérer sous un angle qui porte notre regard au-delà du seul apitoiement sur l’enfer des tranchées et le sacrifice de millions d’hommes, il est clair que le premier conflit mondial et ses prémices ne peuvent que nous éclairer sur ce qui sous-tend les expéditions pour le moins aventureuses dans lesquelles, nous, peuple de France, continuons à être  embarqué(es) à notre insu, mais sans que cela nous dégage pour autant d’une responsabilité lourde de conséquences.

Dans un article publié en 2004 sur le site internet « Histoire coloniale et postcoloniale », il est précisé qu’en 1898, au moment de la crise de Fachoda (village situé dans la partie méridionale du Soudan égyptien), « l’Afrique, principal champ de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, est le théâtre d’une concurrence féroce entre les États européens. »

De fait, l’ « incident » de Fachoda aurait pu très mal tourner, jusqu’à provoquer une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre, si un accord n’avait été conclu entre les deux puissances susceptible de leur permettre de s’entendre sur leur sphère d’influence respective en Afrique.

Affublé du très pacifique qualificatif d’ « Entente cordiale », cet accord conclu le 8 avril 1904 devait pourtant inaugurer, une quinzaine d’années plus tard, l’alliance de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne, dans le cadre de leur participation à un premier conflit mondial particulièrement meurtrier.  

Quelle était donc la teneur de cet accord ? La France reconnaissait la possession de l’Egypte par l’Angleterre, qui occupait celle-ci depuis 1882, tandis que l’Angleterre appuyait la France dans son entreprise de conquête du Maroc. Or, sur ce terrain-là, la France impérialiste se trouvait en concurrence directe avec l’Allemagne belliqueuse et conquérante, sur laquelle elle avait une revanche à prendre puisqu’elle lui avait volé l’Alsace-Lorraine, tout cela n’empêchant cependant pas une coopération entre les deux « ennemies » déclarées, à partir du moment où des bénéfices communs pouvaient être retirés de l’exploitation des richesses des autres, processus correspondant à cette logique intrinsèque du capitalisme qui ne peut fonctionner qu’avec ce système à géométrie variable qui porte en lui l’inanité de toute exigence de morale et de justice.

                                   La France et l'Allemagne au Maroc 

Ainsi donc le Maroc, pour en revenir à lui, était l’objet de leurs convoitises respectives. Pour éviter les querelles de voisinage, les deux Etats colonialistes avaient dû conclure un accord en février 1909, connu sous le nom d’Accord d’Algésiras, dans lequel  l’Allemagne  reconnaissait les intérêts prédominants de la France dans l’Empire chérifien, tandis que la France admettait la participation à part égale de l’Allemagne dans l’équipement économique du pays.

Les bonnes résolutions ne devaient cependant pas faire long feu … Les pays impérialistes colonialistes ayant assis leur pouvoir sur l’exploitation, l’extorsion et la violence, les accords censés pacifier leurs relations avec les colonisés d’un côté, et les pays concurrents de l’autre, ne pouvaient que devenir caduques. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver deux ans plus tard, en mai 1911, suite à l’intervention militaire française au Maroc – laquelle, soit dit en passant,  allait à l’encontre de l’accord d’Algésiras – destinée à défendre le sultan et les colons européens contre les méchantes tribus révoltées.

Bien décidée à défendre les intérêts de ses ressortissants (un petit groupe de commerçants et d’industriels étaient installés au sud du Maroc), l’Allemagne dirigea la canonnière Panther vers Agadir  le 1er juillet 1911, ce qui fit à nouveau surgir le péril de la guerre. L’Angleterre, qui s’était engagée envers la France par l’accord du 8 avril 1904, intervint en faveur de celle-ci, faisant reculer l’Allemagne. Un nouvel accord franco-allemand fut alors conclu le 4 novembre 1911 : la France se voyait reconnaître une entière liberté d’action au Maroc ; en échange, elle cédait à l’Allemagne quelques territoires au Congo.

Mais les épousailles devaient être de courte durée …

Christine CUNY 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 5 juin, 2017 |Pas de Commentaires »

12. Cavaignac, bras armé de la République des possédants

Enfumades en AlgérieLe boucher de Juin n’en était pas à son premier coup d’essai. Il avait eu l’occasion en Algérie, conquise par la France dix-huit ans plus tôt, de pratiquer, contre les populations rebelles à l’introduction de la grande civilisation française, ou qui voulaient simplement se protéger des combats, les tristement célèbres enfumades.

Cette « technique » de guerre dite asymétrique fut utilisée par le corps expéditionnaire français durant la conquête du territoire de la Régence d’Alger en 1844 et 1845 : elle consistait à asphyxier les civils réfugiés ou enfermés dans une grotte en allumant, devant l’entrée, des feux qui consommaient l’oxygène disponible et remplissaient les cavités de fumée : c’est par milliers que des Algériens, dont des vieillards, des femmes et des enfants, périrent enfumés ou emmurés.

Certes, Louis Eugène Cavaignac ne fut pas le seul officier français responsable de pareilles horreurs … Sauf que, grâce à l’efficacité du travail que depuis son arrivée en 1832 il avait semble-t-il mené en Algérie à l’occasion de situations particulièrement « délicates », sa carrière connaîtrait une ascension fulgurante : la jeune République issue de Février ne manquerait pas de lui adresser, elle aussi, ses remerciements par l’intermédiaire de son Gouvernement provisoire, lequel, dès le 25 février 1848, élèverait ce héros au grade de général de division, et lui confierait par la même occasion le gouvernement de l’Algérie.

Ainsi, comble d’ironie, le régime qui abolirait l’esclavage ne remettrait absolument pas en cause le colonialisme, bien au contraire : ils n’avaient d’ailleurs strictement rien à voir l’un avec l’autre, le colonialisme étant, c’est bien connu, le triomphe de la civilisation sur la barbarie … Quand on pense que ce genre de cheminement d’idée émanait d’un régime prétendument républicain (c’est-à-dire démocratique), il y a vraiment de quoi se poser des questions.

Louis_Eugène_CavaignacD’autant que c’est le même régime qui, le 24 juin 1848, remettrait les pleins pouvoirs à un militaire (qui donc ? mais Cavaignac, bien sûr !) afin qu’il puisse régler leur compte aux « barbares » des faubourgs parisiens de la même façon qu’il l’avait fait aux colonisés d’Algérie … Car ce personnage tout à fait sympathique que l’on ose encore qualifier de « profondément républicain » ne savait que trop où se situait son camp : celui des conservateurs ou encore des réactionnaires, dont la caractéristique fondamentale est de fédérer, autour de leurs intérêts communs, tous les possédants, quelle que soit leur obédience politique.

Résident du quartier de la Chaussée d’Antin, bien connu au XIXème siècle pour être le refuge des riches parvenus, le général Cavaignac convolerait en justes noces, à l’âge de 49 ans, avec la fille (alors mineure) de James Odier, régent de la Banque de France. 

Pas bête, le Cavaignac !

Christine CUNY

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 20 mai, 2016 |Pas de Commentaires »

11. Une république au service de l’ordre

Le 4 mai 1848, l’Assemblée nationale constituante proclamait la Seconde République. Or, deux ans plus tard, Marx noterait à propos de la nature de celle-ci : « Dans l’Assemblée nationale, c’était la France tout entière qui s’érigeait en juge, du prolétariat parisien. Elle rompit aussitôt avec les illusions sociales de la révolution de Février, elle proclama carrément la République bourgeoise et rien que la République bourgeoise. »

Comment cela ? Cette Assemblée n’avait-elle pas été élue à la suite d’élections générales au suffrage direct, c’est à dire grâce à l’approbation d’une majorité de la population, ou encore, conformément à la volonté d’une nation réputée une et indivisible ?… Il s’agit là, bien évidemment, d’une question essentielle à laquelle Marx répond qu’en réalité, « le droit du suffrage universel ne possédait pas la vertu magique que lui avaient attribuée les républicains d’ancienne marque. Dans toute la France, du moins dans la majorité des Français, ceux-ci voyaient des citoyens ayant les mêmes intérêts, le même discernement, etc. Tel était leur culte du peuple.

Mais au lieu de leur peuple imaginaire, les élections mirent en lumière le peuple réel, c’est-à-dire des représentants des différentes classes dans lesquelles il se subdivise. Nous avons vu pourquoi paysans et petits bourgeois durent voter, sous la conduite de la bourgeoisie toute à l’ardeur de la lutte et des grands propriétaires fonciers enragés de restauration. »

Lutte de classes 2Ainsi, le voile trompeur du consensus et de la fraternité avait-il fini par se déchirer : comme l’écrit Marx, « si le suffrage universel n’était pas la miraculeuse baguette magique pour laquelle de braves républicains l’avaient tenue, il avait le mérite, infiniment plus grand, de déchaîner la lutte de classes, de faire en sorte que les différentes couches moyennes de la société petite-bourgeoise perdent rapidement leurs illusions et leurs déceptions à l’épreuve de la vie, de hisser d’un seul coup toutes les fractions de la classe des exploiteurs au sommet de l’État et de leur arracher de la sorte leur masque trompeur [ ...]« .

Cette « classe des exploiteurs » du travail humain dont le principal et unique souci est de réduire définitivement à sa merci un prolétariat dont la soumission corps et âme garantit ses dividendes et son standard de vie … Il n’est donc pas surprenant que l’Assemblée bourgeoise ait pris soin d’écarter très vite de la commission exécutive qu’elle avait nommée, les représentants du prolétariat Louis Blanc et Albert, et qu’elle ait rejeté la proposition d’un ministère spécial du Travail. C’est par une tempête d’applaudissements qu’elle remerciera le ministre Trélat : il lui avait enlevé une belle épine du pied en déclarant :

« Il ne s’agit plus que de ramener le travail à ses anciennes conditions » …

D’exploitation … Il va sans dire que, malgré la défaite électorale des républicains radicaux et leur mise à l’écart du gouvernement, le prolétariat était bien loin d’avoir renoncé à ce pourquoi il avait combattu en Février, et il persistait à remuer dangereusement : il fallait donc en finir ! et une occasion en or se présenta une dizaine de jours après la proclamation de la République …

Auguste BlanquiLe 15 mai, 150 000 personnes manifestent à Paris en faveur de la Posnanie, en Pologne, qui s’est insurgée contre la domination prussienne. L’Hôtel de Ville et le Palais Bourbon sont investis par les manifestants ; les chefs révolutionnaires (dont Auguste Blanqui, l’un des plus radicaux d’entre-eux) sont arrêtés. Suivront 400 arrestations et des décrets provocants comme l’interdiction des attroupements. Sans compter les injures que les honorables représentants du peuple ne cesseraient de proférer à l’encontre des ouvriers, à la tribune même de l’Assemblée.

On en profiterait pour éliminer des personnages gênants, à l’instar de Marc Caussidière, préfet de police de Paris, que l’on avait déjà dans le collimateur depuis un certain temps : après le 15 mai, il sera destitué de son poste. Les commissaires (préfets) nommés en province par Ledru-Rollin seront quant à eux remplacés par des fonctionnaires beaucoup plus modérés.

Enfin, cerise sur le gâteau, la commission exécutive nommerait au poste de ministre de la guerre, un militaire plein de zèle dénommé Cavaignac : c’était le 18 mai, trois jours seulement après les manifestations en faveur des insurgés polonais. Autant dire que le ton était donné : il fallait réorganiser la sécurité de la capitale, et on allait y mettre le paquet.

Pour bien prendre toute la mesure du climat qui régnait alors dans notre « douce » France, voici un article publié dans la bien-pensante revue catholique « Le Correspondant« , en date du 17 mai 1848 :

Lutte de classes« Parmi les moyens propres à dissoudre l’accumulation des prolétaires que des promesses exaltent et à qui le travail répugne, beaucoup de personnes mettent au premier rang l’avantage qu’on aurait à déverser dans une guerre étrangère le trop plein de la population industrielle« . 

Pour l’historien Henri Guillemin, il ne fait pas de doute que les Ateliers nationaux sont directement visés. Il précise d’ailleurs qu’ «  un instant, en effet, Montalembert et ses amis caressèrent l’idée, côté Pologne, de cette solution [de la guerre étrangère], mais Falloux trouva une autre formule, plus simple et plus rapide, celle du massacre, sur place, des pauvres ; et ce furent les Journées de Juin. »

Le 21 juin 1848, l’Assemblée nationale se vautrerait dans l’infamie – mais elle n’était plus à cela près – en ordonnant la fermeture des Ateliers nationaux, seuls et uniques moyens de survie de milliers d’ouvriers privés de travail et de secours. Comme cela était prévisible, la classe ouvrière s’insurgea et la répression fut menée avec une sauvagerie jusqu’alors inconnue : Eugène Cavaignac, à qui les pleins pouvoirs avaient été remis le 24 juin, fut absolument parfait, tellement parfait que le 28 juin, il serait promu, en remerciement du massacre d’hommes, de femmes et d’enfants, chef du gouvernement.

C’était, paraît-il, un républicain …

Christine CUNY 

Publié dans : Non classé | le 14 mars, 2016 |Pas de Commentaires »

10. Des élections à haut risque

Le 2 mars 1848, un peu plus d’un mois avant les élections législatives destinées à former une Assemblée constituante, le principe du suffrage universel avait été admis et proclamé par le Gouvernement provisoire de la République issu de la révolution de Février. Or il apparaît, au travers d’un article publié par Alain Garrigou en avril 1998 sur le site du « Monde diplomatique« , que cette importante décision avait été prise dans un contexte tout à fait particulier :

suffrage universel« Chargés de la rédaction d’une nouvelle loi électorale, les juristes Cormenin et Isambert rendaient leur copie dès le 2 mars à un gouvernement pressé par l’urgence. La discussion fut ajournée, mais le suffrage universel immédiatement proclamé. Il fallait en effet calmer des insurgés menaçants et contrebalancer des mesures d’austérité. »

C’est dire que la pression populaire ne s’était pas relâchée en dépit de l’instauration d’un Gouvernement dit républicain, censé concilier tous les intérêts au sein d’une société française enfin réconciliée avec elle-même … Les « républicains » bourgeois désormais au pouvoir devaient par conséquent organiser au plus vite l’élection des membres de l’Assemblée constituante chargée d’élaborer une nouvelle Constitution.

Par rapport au suffrage censitaire, qui avait été jusque là en vigueur et qui permettait aux seules personnes bénéficiant d’un certain revenu de voter, le suffrage universel avait le grand avantage d’augmenter dans une forte proportion le nombre des votants : à partir du 2 mars 1848, c’est toute la population (masculine) qui aurait la possibilité, dès l’âge de 21 ans, de participer directement, et en toute connaissance de cause, aux choix présidant aux destinées de la nation…

Directement, et en toute connaissance de cause ?

Pas si sûr, car il y avait de fortes probabilités pour que la volonté de la majorité, dite volonté générale, ne s’exerçât que dans le sens souhaité par une minorité qui était restée, malgré les secousses de Février, maîtresse des structures économiques et sociales, et qui ne cessait de lorgner, avec une inquiétude fiévreuse, du côté de ses prérogatives, et quoi qu’on en dise, de ses privilèges.

Ainsi, parmi les « insurgés menaçants » qui effrayaient tant la caste des dominants, figuraient sans conteste les ouvriers de ces Ateliers nationaux accusés d’être des nids à fomenteurs de désordre social : faut-il alors s’étonner qu’à l’approche des élections, on y dépêcha une équipe de 800 artistes désoeuvrés payés 5 francs par jour, soit plus du double du salaire d’un ouvrier : sans doute était-ce le prix à payer pour que soit assurée une saine propagande …

Quant à Paris, épicentre de l’effervescence populaire, il serait soumis à une manoeuvre d’intimidation de grande envergure : le 20 avril 1848, quelques jours seulement avant le début des élections, avait été organisée en grande pompe la Fête de la fraternité (voir article n° 6) : installés au pied de l’arc de triomphe de l’Etoile, tous les ministres avaient assisté au défilé de tous les hommes armés de la région parisienne : garde nationale, infanterie, cavalerie, artillerie, pompiers, …, soit 200 000 hommes au total.

A l’issue de cette magistrale démonstration de force destinée à refroidir pour longtemps les esprits échauffés, le gouvernement déciderait de maintenir, dans la capitale, deux régiments de cavalerie et trois régiments d’infanterie.

Et du côté de la campagne ? C’est, on s’en doute, avec toute l’indépendance de jugement nécessaire que la population rurale prendrait le chemin des urnes, chaperonnée par les châtelains et les curés.

LamartineDans son « Histoire de la révolution de 1848″, Alphonse de Lamartine, membre éminent du Gouvernement provisoire qui figurerait parmi les heureux élus de l’Assemblée constituante, s’attachera à brosser, avec tout le lyrisme affecté qui sied à un poète de cour, un tableau particulièrement idyllique du déroulement des élections législatives des 23 et 24 avril 1848 …

« Au lever du soleil, les populations recueillies et émues de patriotisme se formèrent en colonnes à la sortie des temples, sous la conduite des maires, des curés, des instituteurs, des juges de paix, des citoyens influents, s’acheminèrent par villages et hameaux aux chefs-lieux d’arrondissement, et déposèrent dans les urnes sans autre impulsion que celle de leur conscience, sans violences, presque sans brigues, les noms des hommes dont la probité, les lumières, la vertu, le talent et surtout la modération leur inspiraient le plus de confiance pour le salut commun et l’avenir de la République. »

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque, même en ville, « on voyait les citoyens riches et pauvres, soldats ou ouvriers, propriétaires ou prolétaires, sortir un à un du seuil de leurs maisons, le recueillement et la sérénité sur leurs visages, porter leurs suffrages écrits au scrutin, s’arrêter quelquefois pour le modifier sous une inspiration nouvelle ou sous un repentir soudain de leur conscience, le déposer dans l’urne et revenir avec la satisfaction peinte sur les traits comme d’une pieuse cérémonie. Jamais la conscience publique et la raison générale ne se révélèrent dans un peuple avec plus de scrupule, de religion et de sérénité. »

Nos concitoyen(nes) sauront apprécier la stupéfiante réunion, dans une seule et même phrase, des termes : conscience, raison, et religion ! Brave Lamartine …

Comme on le voit, les conditions étaient tout à fait réunies pour assurer la victoire politique des gens de bien, et c’est effectivement ce qui arriva : la population vota massivement (plus de 80% de votants) et, comble de bonheur! c’est une majorité conservatrice qui fut élue à l’Assemblée : sur 880 élus, on comptera en effet 500 républicains modérés, environ 200 orléanistes, une centaine de légitimistes, et moins de 100 socialistes. 676 députés venaient de la province et étaient pour la plupart des gens aisés. Parmi eux, on dénombrait 410 juristes …

Pour la classe ouvrière, en revanche, ce fut un désastre avec seulement 26 représentants à l’Assemblée. A Rouen, des ouvriers élevèrent des barricades en signe de protestation contre l’élection de la liste bourgeoise : la garde nationale et les troupes de la garnison tirèrent… Bilan : 11 morts et 76 blessés, dont 23 devaient succomber.

Deux mois plus tard, c’était la fermeture des Ateliers nationaux, l’insurrection parisienne avec ses terribles conséquences, et la fin d’un très beau rêve …

Christine CUNY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 14 janvier, 2016 |Pas de Commentaires »

9. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

 

Karl MarxC’était le mot d’ordre lancé en 1847 par Karl Marx et     Friedrich Engels dans le « Manifeste du Parti communiste« . Deux ans après l’insurrection ouvrière de juin 1848, Marx était revenu, dans le cadre d’un travail d’analyse portant sur les luttes de classes en France, sur les événements et, comme son ami Engels, il constatait que « les ouvriers n’avaient plus le choix : il leur fallait ou mourir de faim ou engager la lutte [...] pour le maintien ou l’anéantissement de l’ordre bourgeois. Le voile qui cachait la République se déchirait. »

Dans les rangs de la classe opprimée avait donc succédé, au cri de revendication « du travail ou du pain ! », celui de ralliement de tous les prolétaires pour leur émancipation : « la liberté ou la mort ! » Un pas avait dès lors été franchi par le prolétariat dans la prise de conscience de lui-même en tant que classe exploitée ne pouvant compter, pour s’émanciper, que sur ses propres forces.

Il ne faut pas oublier que le Gouvernement provisoire, né des événements de Février, était le résultat d’un compromis qui s’était avéré nécessaire à la suite d’une usurpation de pouvoir par la bourgeoisie libérale à l’encontre de la révolution populaire, qu’elle aurait d’ailleurs l’occasion, quelques mois plus tard, d’écraser enfin !, donnant du même coup l’assurance, aux classes réactionnaires intéressées à l’asservissement du peuple, qu’elles pouvaient s’en remettre à ses bons offices et vaquer en toute tranquillité à leurs petites affaires, auxquelles elle avait elle-même un grand intérêt, quitte à ce qu’elle fasse le sale boulot à leur place, solidarité de classe oblige…

Friedrich EngelsEn mai 1875, alors qu’il travaille à un ouvrage portant sur la Commune de Paris, Marx rappelle quelles étaient les motivations de la bourgeoisie en février et juin 1848 :

« Les républicains bourgeois qui, au nom de la révolution de février, s’emparèrent du pouvoir d’Etat, s’en servirent pour provoquer les massacres de Juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la République « sociale », cela signifiait la République qui assurait leur sujétion sociale, et afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu’ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. »

Des mesures très importantes avaient certes été prises sur le plan politique par le Gouvernement provisoire : abolition de l’esclavage, abolition de la peine de mort en matière politique, liberté totale de la presse et de réunion, admission du principe du suffrage universel ; et sur le plan social : interdiction du marchandage, fixation de la durée du travail à 10 heures à Paris et 11 heures en province ; abolition du travail dans les prisons et réglementation du travail dans les couvents ; défense du principe de l’égalité de la représentation entre ouvriers et patrons dans les Conseils des prud’hommes ; abrogation de la fameuse Loi Le Chapelier ; et puis surtout, la reconnaissance d’une organisation du travail destinée à garantir du travail à tous les citoyens, ce pour quoi le Gouvernement provisoire s’était, sous la pression populaire, solennellement engagé.

Les républicains libéraux contrôlaient néanmoins les ministères à compétence économique, ce qui ne pouvait que neutraliser toute possibilité de changement profond des structures économiques : ainsi, cette organisation du travail dont avait été chargée la « Commission du gouvernement pour les travailleurs » – ou « Commission du Luxembourg » qu’on avait pris la précaution d’installer au palais du Luxembourg, c’est-à-dire à l’écart des centres de décision -, ne connut pas d’application concrète satisfaisante.

On se rappelle le sort réservé aux Ateliers nationaux, dont on ne peut nier qu’ils furent sciemment sabordés : pour les tenants du libéralisme et de la liberté d’entreprendre, ils étaient inacceptables car ils sonnaient le glas de leurs profits. On en veut pour preuve l’attitude de Marie, ministre chargé des Travaux Publics qui, en dépit des réclamations des ouvriers des Ateliers se plaignant de n’avoir pas de travail, interdisait justement tout travail productif afin de ne pas nuire à la libre entreprise ! Et c’est ces mêmes ouvriers que la très pieuse revue « Le Correspondant » avait le front d’accuser de fainéantise.

Les républicains bourgeois n’avaient toutefois pas perdu de temps pour répondre aux attentes du commerce et de la finance … En même temps que leur arrivée au pouvoir, on avait vu la réouverture de la Bourse de Paris, la création de comptoirs d’escompte, mais aussi l’instauration du fameux impôt dit « des 45 centimes » qui devait peser lourdement sur la paysannerie et qui, quelques mois plus tard, contribuerait de la sorte à porter au pouvoir, au moyen du suffrage universel, un certain aventurier du nom de Louis Bonaparte, futur Napoléon III …

Ironie du sort, il serait le fossoyeur d’une République parlementaire ne cessant d’appeler de ses voeux un pouvoir fort et provoquant ainsi son propre anéantissement par son entêtement à maintenir coûte que coûte un ordre social voué aux antagonismes de classe et, par conséquent, à des désordres nécessitant une répression incessante.

Adolphe ThiersMais cela n’empêchait nullement le régime républicain de rester, pour les possédants et leurs affidés, le meilleur garant qui soit du maintien de l’ordre, à condition toutefois – et c’est essentiel – d’être conservateur. A cet égard on peut dire, qu’en dépit du fait qu’il fut un personnage (pour le moins !) détestable, Adolphe Thiers, qui avait bien saisi tous les avantages d’une République conservatrice, aura eu au moins le mérite de nous éclairer sur ce point. Il écrit, dans ses « Notes et Souvenirs » :

 » [...] je dirai à ceux qui depuis longtemps ont donné leur foi à la République, comme à l’idéal de gouvernement le plus conforme à la pensée et le plus approprié à la marche des sociétés modernes, je leur dirai : « C’est pour vous surtout que l’ordre doit être passionnément désiré … ».

Voilà qui est écrit noir sur blanc par un personnage qui s’illustrerait, par amour de l’ordre et au nom d’un régime républicain, de la manière la plus perfide et la plus inhumaine qui soit dans la répression de la Commune de Paris. Deux ans après l’écrasement de celle-ci, il s’exclamerait, devant l’Assemblée :

« Tout gouvernement doit être conservateur, et nulle société ne pourrait vivre sous un gouvernement qui ne le serait point. La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. » 

Souvenons-nous que le Gouvernement provisoire de février 1848, dominé par les républicains libéraux (= libre entreprise = bourgeoisie = propriété privée) avait admis le principe du suffrage universel : il ne prenait là aucun risque, bien au contraire, puisque c’était le moyen de faire avaliser politiquement, c’est-à-dire, par la volonté générale, les structures économiques qui avaient été conservées en l’état.

VoltaireEn effet, elles continuaient de répondre, en dépit de la révolution, aux préceptes du grand bourgeois qu’était Voltaire, dont celui-ci :

« Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne. »

On comprend bien qu’à partir du moment où le suffrage universel cautionne une organisation sociale ayant pour base l’exploitation de l’homme par l’homme, le peuple qui a exprimé sa volonté dans ce sens ne peut plus rien dire, ni rien faire contre des maîtres qu’il s’est lui-même donnés et dont il finit immanquablement par être le complice jusqu’à ce qu’ils lui règlent son compte quand il ose relever la tête. Voilà donc en quoi consiste l’exercice, en système capitaliste, de la volonté générale.suffrage universel

Nous ne sommes pas au bout de nos découvertes, ni de nos peines d’ailleurs : sans doute notre libération est-elle à ce prix.

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 12 novembre, 2015 |Pas de Commentaires »

8. Un tournant décisif dans l’histoire des révolutions : Juin 1848

Le massacre de JuinCondamnée à mourir de faim, par un régime inique se déclarant républicain ! (voir article 6), la classe ouvrière parisienne fut donc acculée à l’insurrection.  Elle était formée d’une majorité de pauvres gens, emportés par le désespoir et une juste colère : des hommes, des femmes, des enfants furent pourtant massacrés avec une férocité sans nom …  15 000 personnes périrent, tandis que plus de 25 000 furent arrêtées. Beaucoup d’arrestations furent transformées, sans jugement, en déportations vers la Guyane ou d’autres destinations.

Or, parce que la colère et le désespoir avaient été ses déclencheurs, et parce qu’une répression d’une extrême brutalité s’était abattue sur elle, l’insurrection prolétarienne de Juin 1848 constituait, sans nul doute, un tournant dans l’histoire des révolutions en France. Cette singularité interpella d’ailleurs un observateur très attentif des événements dramatiques qui se déroulaient alors : Friedrich Engels. Dès le premier jour de l’insurrection, celui-ci avait en effet remarqué « l’absence de toute illusion, de tout enthousiasme », ce qui avait été bien différent en 1789, en 1793, voire en février 1848 : cette révolution-là était donc d’une tout autre nature.

Le 28 juin 1848, Engels écrit dans le journal « Die Neue Rheinische Zeitung » :

« Le peuple n’est point comme en Février sur les barricades chantant Mourir pour la patrie – les ouvriers du 23 juin luttent pour leur existence, la patrie a perdu pour eux toute signification. »

« La révolution de Juin est la révolution du désespoir et c’est avec la colère muette, avec le sang-froid sinistre du désespoir qu’on combat pour elle ; les ouvriers savent qu’ils mènent une lutte à la vie et à la mort, et devant la gravité terrible de cette lutte le vif esprit français lui-même se tait. »

L’insurrection ouvrière parisienne portait donc en elle cette légitime revendication du droit à l’existence  - « Du travail ou du pain ! »  ; elle n’eut pour toute réponse que la loi du sang. Dans la « Neue Rheinische Zeitung » encore, Engels dénonce, le 29 juin, « la façon barbare dont les bourgeois procédèrent dans cette lutte ». En effet, « sans parler de la mitraille, des obus, des fusées incendiaires, il est établi qu’on ne fit aucun quartier dans la plupart des barricades prises d’assaut. Les bourgeois abattirent sans exception tout ce qu’ils trouvèrent devant eux. Le 24 au soir, plus de 50 insurgés prisonniers furent fusillés sans autre forme de procès dans l’avenue de l’Observatoire. »

Cavaignac

Tandis que l’honorable garde républicaine s’était distinguée en fusillant, dès leur arrivée à la caserne, les nombreux blessés qui figuraient parmi les prisonniers, un triste sire à la solde des possédants du nom de Cavaignac avait lancé ses troupes dans d’héroïques charges à la baïonnette contre des familles ouvrières. Sans parler de l’extrême zèle dont avait su faire preuve une soldatesque rapatriée pour l’occasion d’Algérie : il faut dire que depuis 1830, elle avait largement eu le temps de vérifier les excellents résultats de son action « civilisatrice » sur les populations algériennes : à coup de canon et de fusées incendiaires. Une manière comme une autre de tester l’efficacité du matériel.

La sauvagerie et l’iniquité des représailles perpétrées contre le prolétariat parisien en juin 1848 furent telles qu’elles épouvantèrent, à l’étranger, la presse d’obédience bourgeoise qui n’hésita pas à employer le terme de « guerre d’extermination » pour qualifier ce qui se passait en France.

Punir la classe ouvrière en l’écrasant, c’était en même temps prendre une revanche définitive sur ces journées de février 1848 au cours desquelles les « honnêtes gens » avaient tremblé pour leurs petites personnes, en même temps que pour leurs chères propriétés … Pour Engels, il ne fait d’ailleurs aucun doute que « la révolution de Juin est la première qui divise vraiment la société tout entière en deux grands camps ennemis qui sont représentés par le Paris de l’est et le Paris de l’ouest « .

Ainsi, c’en était fait des belles illusions créées par la révolution de Février : les massacres de Juin avaient fini par faire tomber le voile trompeur de la conciliation, des bons sentiments et de l’unité nationale. Désormais apparaissait, en pleine lumière, la violence d’une lutte sans merci, c’est-à-dire, jusqu’à la mort, entre deux classes irrémédiablement antagonistes : les possédants, alliés aux gouvernements à leur solde, face aux prolétaires, démunis de tout…

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 15 juin, 2015 |Pas de Commentaires »

7. Février 1848, le cauchemar des possédants

La révolution de Février avait eu un énorme retentissement dans les élites et, en particulier, dans les élites européennes, à tel point que les monarques européens s’étaient vus contraints, pour parer au risque de contagion, de concéder à leurs peuples des Constitutions. Ce fut le cas à Berlin, à Munich, à Vienne, à Turin …

Nul doute qu’ en dépit des déclarations les plus rassurantes faites par le Gouvernement provisoire de la République (cf article n°6), le prolétariat français aurait, parce qu’il avait constitué l’avant-garde du mouvement révolutionnaire, toutes les raisons de craindre la perfidie d’un pouvoir qui n’hésiterait pas, à la moindre occasion qui se présenterait à lui, et même s’il lui fallait aller jusqu’à la provocation, à faire le contraire de ce qu’il avait proféré.

Car l’on ne pardonnerait pas à la classe ouvrière parisienne d’avoir brandi à l’Hôtel de ville – pensez-donc ! – cet horrible drapeau rouge que le brave et perspicace Lamartine avait fort heureusement réussi à remplacer in-extremis par le rassurant et consensuel drapeau tricolore !

Drapeau rouge et drapeau tricolore

De même qu’on lui ferait nécessairement payer, en tant que classe des non possédants, vouée à trimer pour le compte d’autrui, l’effroi qu’elle avait causé dans le camp d’en face, celui des gens de bien, en leur démontrant à quel point elle était décidée à prendre en main sa propre destinée et celle de la nation. Alexis de Tocqueville, contemporain des événements, relatera dans ses « Souvenirs » :

« Le peuple seul portait les armes, gardait les lieux publics, veillait, commandait, punissait ; c’était une chose extraordinaire et terrible de voir, dans les seules mains de ceux qui ne possédaient rien, toute cette immense ville, pleine de tant de richesses, ou plutôt toute cette grande nation ; car grâce à la centralisation, qui règne à Paris commande la France.

Aussi, la terreur de toutes les classes fut-elle profonde ; je ne crois pas qu’à aucune époque de la révolution, elle ait été aussi grande et je pense qu’on ne saurait la comparer qu’à celle que devaient éprouver les cités civilisées du monde romain quand elles se voyaient tout à coup au pouvoir des Vandales et des Goths. »


7. Février 1848, le cauchemar des possédants alexis-de-tocqueville1

Mais au delà de la peur qu’il avait sans doute lui-même ressenti, comme tous les honnêtes gens, pour sa personne et pour ses biens, Tocqueville avait fort bien compris la nature de cette révolution. Il écrit :

« Deux choses me frappèrent surtout : la première , ce fut le caractère , je ne dirai pas principalement, mais uniquement et exclusivement populaire de la révolution qui venait de s’accomplir ; la toute-puissance qu’elle avait donnée au peuple proprement dit, c’est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres. »

Or, il avait pu voir aussi qu’en dépit de leur toute-puissance, les classes démunies de tout s’étaient comportées d’une manière qui se distinguait singulièrement de celle que l’on pouvait attendre de la part de « barbares » brutaux et sanguinaires … Ainsi, la seconde chose qui le frappa, « ce fut le peu de passion haineuse et même, à dire vrai, de passions vives quelconques que faisait voir dans le premier moment le bas peuple devenu tout à coup seul maître de Paris. »

Alexis de Tocqueville ne fut pas le seul témoin du comportement exemplaire de ce « bas peuple » dont on ne pouvait attendre que le pire … Dans le journal « L’Illustration« , on pouvait lire, en date du 18 mars 1848, ce constat qui en dit plus long encore :

« Les ouvriers, malgré les incitations de quelques meneurs turbulents, les ouvriers sont admirables. Beaucoup manquent en effet de travail et de pain ; mais ils comprennent, ils sentent, ils savent que la violence, l’émeute et même les décrets ne leur donneront ni l’un, ni l’autre. En pouvez-vous douter, vous qui voyez Paris depuis trois semaines gardé par les seuls citoyens, sans un agent de police, sans un soldat ? Entendez-vous parler de vols ? S’est-il jamais commis moins de crimes, de délits que depuis la suppression des sergents de ville et des gendarmes ? »

Quant à Prosper Mérimée, il serait bien forcé de reconnaître, dans une lettre adressée à Madame de Montijo, le 25 février 1848 :

« Il y a dans ce peuple si terrible une singulière disposition à la grandeur … Des ouvriers ont rapporté au Musée des camées pris aux Tuileries et valant plus de cent mille francs ! »

Il y reviendrait d’ailleurs quelques jours plus tard, le 3 mars 1848 :  » Il y a une chose qui fait honneur à la nation, c’est le peu de désordre après une crise semblable ; les gens ont pris les Tuileries, et qui n’avaient pas un sou dans leur poche, n’ont rien volé. J’ai vu des ouvriers en guenilles rapporter des objets d’un prix inestimable et monter la garde au milieu de chambres remplies de bijoux. »

Concernant l’attitude qu’elle devrait à l’avenir adopter face à des « gueux » qui savaient si bien – trop bien ! – se tenir, tout en détenant le pouvoir (et se tenir d’une bien meilleure façon qu’elle, la grande donneuse de leçons !), la classe dirigeante avait sans doute compris qu’elle ne viendrait à bout des ardeurs révolutionnaires que par la provocation.

Elle ne lésinera pas sur les moyens, comme on va le voir …

Christine CUNY

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 12 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

6. En finir avec un lieu de fermentation révolutionnaire

La liquidation des Ateliers nationaux fut donc décidée, moins de trois mois après leur création, et ce de la manière la plus brutale : dès le 17 mai 1848, l’embauche est suspendue. Le bureau médical et le bureau de secours, structures d’assistance adjointes à l’offre de travail, sont supprimés : ils permettaient à des dizaines de milliers de familles ouvrières de subsister … Le 30 mai, l’Assemblée décide que les ouvriers résidant depuis moins de trois mois à Paris et dans le département de la Seine doivent rentrer chez eux …

Ateliers nationaux

Mais les provocations du pouvoir en place, qui visaient à briser le prolétariat, ne s’arrêteraient pas là : le 19 juin, 5 000 ouvriers ciseleurs, chapeliers et ébénistes sont envoyés en Sologne, assécher des marais, pour 0,75 francs par jour … Et le 20 juin, on exhorte les ouvriers célibataires, âgés de dix-huit à vingt-cinq ans, à souscrire un engagement volontaire sous les drapeaux, en leur laissant le « choix » entre un enrôlement dans l’armée d’Afrique ou le licenciement. Une première tentative avait d’ailleurs été faite dans ce sens dès le 24 mai. Mais Emile Thomas, à qui la direction des Ateliers avait été confiée, avait alors refusé d’y apporter son concours.

Le 15 juin, date à laquelle les Ateliers nationaux employaient 118 310 ouvriers, la Finance, en la personne du banquier Michel Goudchaux (grand ami d’un certain James de Rothschild, et porte parole de cette bourgeoisie d’affaires que l’intervention étatique insupporte lorsqu’elle n’en est pas la bénéficiaire exclusive) avait interpellé vigoureusement l’Assemblée pour qu’elle en finisse avec les Ateliers nationaux. Quant au comité des Finances, il réclamerait leur dissolution tout en les asphyxiant, c’est-à-dire, en n’accordant plus que par bribes les crédits nécessaires à leur fonctionnement.

La classe ouvrière avait déjà tenté à plusieurs reprises de protester contre certains disfonctionnements dans l’organisation des Ateliers : beaucoup d’ouvriers n’avaient pas de travail,  tandis que d’autres étaient affectés à des tâches inutiles. Cette fois, elle s’insurgea contre des mesures iniques qui portaient directement atteinte à l’existence même de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne demandaient qu’une seule chose : « du travail ou du pain« . 

Mais pour les possédants et leurs serviteurs institutionnalisés, il s’agissait avant tout d’en finir une fois pour toutes avec les ferments révolutionnaires que les Ateliers nationaux contribuaient à entretenir.

Bien sûr, ils ont été accusés d’être un gouffre financier. Pour avoir une meilleure appréciation des choses (et des enjeux), il nous suffira de faire une petite comparaison : du 7 mars au 3 mai 1848, l’Etat avait dépensé 120 705 419 francs pour le renforcement de l’armée, alors qu’au cours de la même période, il n’avait déboursé que 7 240 000 francs pour les Ateliers. Rappelons que seulement 1% environ du budget leur était consacré…

La priorité avait donc été de renforcer l’armée. Etait-ce en vue d’une guerre ?…

On sait qu’au moment de la révolution de février 1848, quinze jours après la chute de Louis Philippe, le journal « Le Moniteur » avait inséré une simple note annonçant la décision du ministre de la guerre de faire entrer de nouveaux régiments dans la capitale. Une première tentative ayant échoué à cause du mécontentement populaire, le gouvernement avait changé de tactique en organisant, le 20 avril, une fête gigantesque dite « Fête de la fraternité », où l’on verrait défiler, devant l’Arc de Triomphe, 200 000 hommes de troupe.

Fête de la Fraternité

Evidemment, il avait fallu que la France entière participe à cet événement grandiose. C’est ainsi que la population de la province avait put lire, dans le Bulletin de la République émanant du Gouvernement provisoire,  et que l’on ne pouvait pas manquer puisqu’il était placardé sur les portes des églises et des mairies :

 » [L]es tambours battaient la charge, les clairons sonnaient des fanfares ; les officiers levaient au ciel leurs épées nues. [...] Le peuple rappelle l’armée dans son sein, et par une de ces inspirations délicates et irrésistibles du sentiment, il place ses enfants sur les canons de cette terrible artillerie dont il sait bien qu’il n’aura plus jamais rien à craindre. » 

L’avenir démontrerait pourtant le contraire …

Christine CUNY

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 15 mars, 2015 |Pas de Commentaires »

5. Vivre en travaillant : la question du droit au travail

Juin 1848. Quatre mois seulement après la chute de Louis Philippe et la proclamation de la Seconde République pour laquelle le prolétariat parisien avait oeuvré, les républicains modérés, alliés aux classes les plus réactionnaires, n’hésiteraient pas à s’en prendre à lui, avec une violence inouïe, lorsqu’il tenterait de faire valoir le droit au travail qui avait été proclamé, sous la pression populaire, par le gouvernement provisoire de la République, le 25 février 1848, dès le lendemain de sa formation.

En effet, dans le décret rédigé à la hâte par Louis Blanc, on pouvait lire : « Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir du travail à tous les citoyens … »

Le pays était alors confronté à une grave crise économique, ce qui n’avait pas amélioré la situation du peuple travailleur, bien au contraire : entre 1830 et 1848, les salaires avaient diminué d’une façon générale, et parfois très fortement (dans les filatures, le prix moyen de la journée de travail était passé de 2,75 francs à 1,80 francs), alors que le coût de la vie avait augmenté sans cesse (17% sur les principaux articles de consommation entre 1826 et 1846).

En outre, la très mauvaise récolte de 1846 avait provoqué l’augmentation du prix du blé qui constituait l’aliment de base, alors qu’au cours de la même période, la pomme de terre avait été frappée de maladie.Causées par la disette, de violentes jacqueries (révoltes paysannes) avaient ainsi éclaté en 1847 dans le département de l’Indre, tandis que des émeutes ouvrières secouaient les centres urbains où la misère allait croissante.

En 1848, les quartiers populaires de Paris étaient en proie à une mortalité supérieure à 30 pour 1000 en raison de la durée et de la dureté du travail, de la misère, des conditions d’hygiène et de santé. La crise avait par ailleurs jeté un très grand nombre d’ouvriers parisiens à la rue : à la fin du mois de février 1848, on recensait 184 000 chômeurs. C’est donc dans cette urgence qu’exige un contexte social particulièrement propice aux troubles, que le Gouvernement provisoire créa, le 27 février, des ateliers de terrassement, d’abord destinés à préparer des infrastructures pour les chemins de fer nationaux, ensuite aux travaux de voirie prévus à Paris.

Ces ateliers prendraient bientôt l’appellation d’Ateliers nationaux : l’Etat y intervenait directement en fournissant, en organisant et en payant le travail. Or, ces structures, inspirées des ateliers de charité de l’Ancien Régime, vont se trouver très rapidement débordées et révéler une certaine incurie que l’on mettrait bientôt sur le compte de « la paresse ouvrière » … Contre toute attente, c’est par dizaine de milliers que les sans-travail s’inscrivent sur les registres : ils sont 29 000 le 4 mars 1848, 66 000 le 15 avril et 100 000 le 16 mai ! Ce qui ne leur garantit pas de travail pour autant … Même l’ouverture de chantiers de secours ne suffira pas à occuper tous les chômeurs, dont le nombre grossit encore par un afflux de province …

Dans ces conditions, les Ateliers ne tarderont pas à se trouver sur le banc des accusés en tant que dilapideurs de la fortune publique, bien qu’ils représentaient environ 1 % du budget de l’Etat … C’était semble-t-il encore trop puisque le salaire fixé au départ à 2 francs par jour sur une semaine de six jours ne serait par la suite maintenu que deux jours. Les quatre autre jours, les ouvriers ne recevraient plus que 1 franc.

Mais pour les possédants, il ne s’agissait pas seulement d’une question de coût : malgré leurs défauts, les Ateliers étaient devenus au fil du temps un expédient permettant aux sans-travail d’échapper à la misère, ce qui pouvait leur rendre toute l’énergie nécessaire à la compréhension des causes réelles de celle-ci …

Robespierre n’avait-il pas écrit :

« La plus grande partie de nos concitoyens est réduite par l’indigence à ce suprême degré d’abaissement où l’homme, uniquement occupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés. »

Ainsi, les Ateliers nationaux, créés en partie pour juguler les ardeurs révolutionnaires du peuple en l’écartant des influences des clubs subversifs et de la Commission du Luxembourg, n’étaient-ils pas susceptibles, à la longue, en recréant une unité populaire, de réveiller ces mêmes ardeurs, et alors …

Christine CUNY

 

 

Publié dans : Non classé | le 10 février, 2015 |Pas de Commentaires »
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