29. Un élément incontournable dans l’économie politique capitaliste : la dialectique du loup et de l’agneau

Loup et agneauLa durée et le caractère particulièrement meurtrier du conflit de 1914-1918, où il fallait la perte de milliers d’hommes pour que soient gagnés quelques pouces de terrain, des destructions matérielles considérables, les difficultés extrêmes vécues par la population civile pour assurer sa propre existence et, pour finir, les énormes profits réalisés par les industries de guerre et leurs intermédiaires, – tout cela avait fini par ébranler dangereusement les fondements de ce qui, jusque-là, semblait faire tenir ensemble les groupes antagonistes qui composaient l’édifice social.

Or, en dépit de tout ce qu’il avait dû supporter durant quatre années d’une guerre épouvantable, le peuple de France n’avait pas bougé … Comme le souligne François Bouloc, dans une étude réalisée en 2008 sur la Grande Guerre, « la vengeance projetée n’aura pas lieu, empêchée entre autres par une démobilisation orchestrée au compte-gouttes. »

Outre les mesures qui avaient été prises par les gouvernants pour neutraliser des effets de groupe qui auraient pu s’avérer redoutables à l’occasion du retour des combattants, il y avait eu le concours d’une préparation psychologique de longue haleine qui, à la veille de la guerre, avait déjà commencé à porter certains fruits.

Ainsi, en 1912, le contexte politique semblait s’être apaisé en France, laissant présager qu’on en avait terminé avec tous les soubresauts subversifs qui venaient périodiquement, depuis la grande secousse de 1789, entraver la marche des affaires, et dont certains épisodes (1830, 1848, et enfin 1871, où la Commune avait dû être écrasée dans le sang, et ses « meneurs » déportés dans des colonies françaises utilisées comme prisons politiques), s’étaient révélés particulièrement dangereux pour les classes liées à la propriété privée des moyens de production et d’échange et qui, de ce fait, avaient tout à redouter d’un basculement du rapport de forces au profit de la classe ouvrière.

En 1912 donc, on avait pu constater que certaines jeunes élites qui, par le passé, avaient pu être séduites par le socialisme et, pire encore, par l’internationalisme, étaient devenues bien plus raisonnables, à tel point qu’un certain Henry du Roure, s’était félicité de constater, chez celles-ci, « une renaissance proprement religieuse », se traduisant par des « adhésions profondes et sans réserves à la morale et aux dogmes catholiques ».

Par bonheur, la jeunesse ouvrière paraissait, elle-aussi, rentrer dans de bien meilleures dispositions morales, depuis que « l’action des patronages catholiques » exerçait sur elle une action « puissante et continue. » On avait pu compter sur l’influence bienfaitrice de groupements tels que le Sillon, dont Henry du Roure avait fait lui-même partie et qui, selon ce qu’il pouvait en dire, avait « contribué, plus qu’aucun autre groupement peut-être, à donner aux jeunes ouvriers, en même temps qu’à de jeunes bourgeois, la fierté d’être chrétiens et la volonté d’être apôtres. »

Contre toute attente, cette sorte d’état de grâce mystique dans lequel la jeunesse française semblait alors se trouver, les efforts faits par des groupements chrétiens pour qu’enfin ouvriers et bourgeois s’en aillent bras dessus-bras dessous porter la bonne parole du pardon et de la réconciliation, n’empêchaient pas la lutte des classes de continuer à s’exprimer avec  entêtement. Témoin de cette époque, Henry du Roure dénonçait ainsi « l’anarchie ouvrière, le sabotage, la grève chronique, la propagande antimilitariste et néo-malthusienne, c’est-à-dire l’industrie paralysée, l’ordre menacé, la patrie affaiblie. »

Or, – et c’est là que résident toutes les contradictions d’une société constituée en classes et fondée sur l’exploitation de l’être humain par l’être humain,  il ne pouvait s’agir malgré tout de transformer le peuple français en doux agneau. Malgré un contexte de violence latente à l’intérieur du pays, qui imposait à l’Etat la nécessité de faire appel à l’Eglise (dont il s’était officiellement séparé en 1905 !) pour tenter de calmer les esprits restés encore trop revendicatifs, il fallait en même temps, dans le cadre de la situation internationale de l’époque qui était pour le moins tendue, préparer psychologiquement le peuple afin qu’il soit prêt, à la première occasion, à se jeter avec toute la hargne nécessaire sur le camp d’en face pour lui disputer ses parts de marché, jusqu’à le détruire, s’il le fallait.

Et pour préparer psychologiquement les Français à la grande curée dont ils étaient censés tirer pour eux-mêmes tous les bénéfices – à l’instar des richesses qu’aux époques fastes, le très généreux Napoléon 1er promettait à ses armées pour les encourager à voler et à extorquer les pays conquis,  il suffirait de leur rappeler à quel point ils étaient attachés corps et âme à cette mère patrie, à laquelle ils devaient leur propre existence, et celle de leurs proches.

En mai 1913, au moment où une vague antimilitariste balayait la France en réaction à un projet de loi visant à modifier l’organisation de l’armée et prévoyant, en particulier,  l’allongement de la durée du service militaire de deux à trois ans, Georges Clémenceau avait pris sa plume rageuse pour tancer cette jeunesse ingrate et lui rappeler ses devoirs de … propriétaire, statut auquel les paysans, qui composaient la majorité de la population française au moment de la Grande Révolution, avaient pu accéder grâce à celle-ci, et qui, depuis, y tenaient comme à la prunelle de leurs yeux.

Pour Clémenceau, il suffisait de jouer sur cette corde sensible pour obtenir tout ce qu’on voulait, et même au-delà …

« Tandis que tu désarmes, entends-tu le fracas des canons, de l’autre côté des Vosges ? Prends garde. Tu pleurerais tout le sang de ton cœur sans pouvoir expier ton crime. Athènes, Rome – les plus grandes choses du passé – furent balayées de la terre le jour où la sentinelle faillit, comme tu as commencé de faire. Et toi, ta France, ton Paris, ton village, ton champ, ton chemin, ton ruisseau, tout ce tumulte d’histoire dont tu sors puisque c’est l’œuvre de tes anciens, tout cela n’est-il donc rien pour toi et vas-tu, sans émoi, livrer l’âme dont est pétrie ton âme à la fureur de l’étranger ? Oui ! Dis-donc que c’est cela que tu veux, ose le dire afin d’être maudit de ceux qui t’ont fait homme et d’être déshonoré pour jamais. »

Inutile de rappeler à nos concitoyen(e)s – les élites qui nous gouvernent ainsi que les gens à leur solde, prennent soin de le faire le 11 novembre de chaque année – à quel point la jeunesse de France l’aura défendu pied à pied, son pauvre petit lopin de terre, là-bas, dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs…

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 30 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

28. La guerre avec, en toile de fond, le nationalisme et la défense des grands intérêts économiques

1914 La guerre du droit1912. Il semble qu’une page de l’histoire politique de la France se tourne. Les auteurs d’une enquête menée cette année-là au sein des grandes écoles françaises destinées à former les futures élites du pays, observent alors qu’ « il y a quinze ans, la jeunesse intellectuelle, formée par l’idéalisme universitaire et une culture cosmopolite, était toute entière gagnée au socialisme international. » »

Or, force est de constater qu’ « aujourd’hui [en 1912], ce n’est plus l’humanité, l’universel, mais la nation, qui semble [à cette jeunesse] le centre où tout se discipline et prend ses vraies proportions ; c’est du point de vue français qu’elle aborde la question politique. La tendance naturelle de son esprit l’a ramenée à une plus saine notion du possible. Divisée quant aux partis, c’est-à-dire quant aux systèmes et aux conclusions qu’elle adopte, elle est unanime dans le vif sentiment qu’elle a des causes de notre diminution nationale. »

Nous voici semble-t-il renvoyés aux prémisses d’une Union sacrée qui, deux ans plus tard, présenterait le grand avantage de transcender les partis politiques et leurs oppositions et, par conséquent, d’enjamber tout bonnement la démocratie, telle qu’elle se conçoit dans son sens premier qui est d’être le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Il se trouve que, depuis la chute de Robespierre, et depuis que la Révolution française a tourné définitivement au profit de la bourgeoisie, la démocratie française n’a plus grand-chose à voir avec un gouvernement d’essence et d’exercice populaire, puisque des élites désormais seules habilitées, du fait de leurs « capacités » et « talents » reconnus, à décider des destinées du pays, font désormais face à la masse de la population, réduite à acquiescer à tout ce qui lui est imposé, dans son propre intérêt, paraît-il.

Mais revenons à notre enquête …  Publiée une première fois en 1912, elle ferait l’objet, quelques mois après la fin de la guerre, d’une 11ème édition agrémentée d’une préface dans laquelle les auteurs (qui se présentent sous le pseudonyme d’Agathon) se posent la question de savoir dans quel état d’esprit politique les survivants du grand carnage retourneraient à la vie civile et, en particulier, quelle serait l’attitude des futures élites vis-à-vis de cette « majorité numérique » que, plus tard, elles auraient la lourde charge de gouverner, et dont une grande partie n’avait pas hésité à se faire massacrer pour défendre ce qu’elle croyait être sa patrie.

Car la guerre et ses conséquences ne pouvaient qu’avoir un impact profond sur l’organisation politique du pays. Pour Agathon, « ce serait une duperie de croire que plusieurs millions d’hommes ne se porteront pas vers des doctrines morales ou des opinions politiques divergentes. »

Ainsi, les combattants appartenant aux jeunes élites qui avaient survécu aux affres de la guerre, ne pouvaient pas demeurer insensibles « devant les infinies misères silencieusement consenties par un peuple ignorant, arraché à sa vie quotidienne, soumis à toutes les peines, toutes les privations, toutes les tortures physiques et morales, et qui porte tout ce poids, sans se lasser, -sans lâcher pied ? C’est bien une parole de bonté qui, pour ces êtres d’élite, est montée du champ de carnage et de mort. »

Bien qu’une « parole de bonté » était censée surgir du malheur enduré par toute une génération sacrifiée pour la préservation de ce qui lui apparaissait comme étant le bien commun, un fossé ne pouvait que subsister entre un « peuple ignorant » (sic !) et ses élites … Un fossé qui s’était encore creusé depuis cette terrible guerre, particulièrement monstrueuse en ce qu’elle avait été destructrice et meurtrière pour le plus grand nombre, tandis que, pour quelques-uns, elle s’était révélée une source de profits juteux.

L’Union sacrée qu’avait connue la France avant-guerre, où les classes sociales semblaient réconciliées en vue de la défense de la nation, avait pris du plomb dans l’aile, et l’on peut dire que les choses risquaient de très mal tourner sur le plan social. Dans les notes qu’il rédigeait quotidiennement depuis le front, un sergent n’avait-il pas écrit, plein d’inquiétude …

« Gare après, lorsque la paix nous aura renvoyés, je ne réponds pas trop de ce qui pourra se passer. Je crois que beaucoup de ceux qui auront souffert ne supporteront pas la moindre parole déplacée et feront justice eux-mêmes« .

Sans doute les élites françaises ont-elles été soulagées, la grande secousse annoncée n’ayant finalement pas eu lieu… Quant au peuple russe, épuisé par la guerre et écrasé par un régime arriéré et barbare, il n’avait pas hésité, en 1917, à sauter le pas pour se lancer à l’assaut d’une étoile renfermant toutes les promesses d’un monde nouveau.

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 17 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

27. L’appel des armes : vers une reconquête de la grandeur française

L'APPEL DES ARMES (2)En France, la défaite de 1870 ainsi que les événements tragiques liés à l’écrasement de la Commune de Paris survenus un an après, avaient laissé des traces profondes dans les esprits. Tandis que le pays en était sorti mutilé et exsangue, son peuple qui, en d’autres temps, avait pu se montrer si entreprenant, semblait depuis lors miné par le défaitisme et l’inertie.

Comme le relatait un jeune officier français en 1912,  « la génération qui parvint à l’âge d’homme vers 1895 était née entre 1855 et 1870. Elle avait vu les horreurs de l’invasion, les misères de la guerre. Son imagination avait été frappée par la vue des convois de blessés, par les récits fantastiques des mères ou des vieux. Ils avaient vu des deuils innombrables autour d’eux.»

Le pire pour ce jeune militaire, et le plus regrettable sans doute, était que, désormais, « dans leur âme déprimée, ils avaient peur de la guerre, pour les catastrophes qu’elle amène avec elle. Ils avaient une âme de vaincus. Ils n’osaient agir, ils ne pensaient qu’à se défendre. Commerçants ou industrielsils n’osaient se lancer dans l’aventure ; ils étaient prudents. Soldats, ils pensaient surtout à la défensive, quel que soit le nom dont ils se servaient pour leur doctrine (…).»

Ainsi donc, le Français, que jadis l’on avait connu si brave, si audacieux et si conquérant, avait-il  disparu à jamais ? Persuadé du contraire, Georges Clemenceau déclarerait en 1908 :

« « Nous avons reçu la France au sortir d’une effroyable épreuve [la guerre de 1870]. Pour la refaire dans sa légitime puissance d’expansion, comme dans sa dignité de haute personne morale, nous n’avons besoin ni de haïr ni de mentir : pas même de récriminer. Nos regards vont à l’avenir. Fils d’une grande histoire, jaloux des belles impulsions natives où se forma la vertu civilisatrice de la France, nous pouvons regarder dans la quiétude de notre âme les descendants des fortes races qui se sont mesurées, depuis des siècles, avec les hommes de notre terre, sur des champs de bataille dont on ne peut faire le compte. »

A l’époque où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, celui qui fut surnommé « le Tigre », était bien placé pour savoir que, depuis  1905, la menace était bien présente d’un nouveau conflit armé entre la France et l’Allemagne, notamment à propos du partage du continent africain dont les richesses excitaient les appétits européens.  Bien qu’elle nourrissait une certaine inquiétude, cette menace ne pouvait somme toute que tomber à pic pour ceux qui n’avaient pas renoncé à ces velléités belliqueuses d’autrefois dont on avait pu mesurer ce qu’elles pouvaient produire de merveilles aux temps bénis de la Révolution version girondine et du 1er Empire…

Or, il apparaît que l’une des caractéristiques de cette « menace allemande » était de provoquer une modification en profondeur du comportement de la jeunesse française et, en particulier, de cette jeunesse appartenant aux élites qui, tôt ou tard, présiderait aux destinées du pays … Une jeunesse qui, à l’instar des étudiants de la prestigieuse Sorbonne, s’était montrée jusqu’alors bien plus prompte à entonner L’Internationale  que La Marseillaise … En 1912, et un certain L. Dumont-Wilden observe que …

« Depuis cinq ou six ans, il y a quelque chose de changé dans les allures, dans les mœurs, dans les façons de sentir et de penser de la jeunesse française, cela saute aux yeux. Certains mots sonnent autrement, d’autres mots n’ont plus le même sens, et il faudrait être complétement insensible pour ne pas se rendre compte que le climat moral de Paris, surtout, s’est profondément modifié. »

Voilà que grâce aux « coups » de Tanger (mars 1905) et d’Agadir (juillet 1911) fomentés par l’Allemagne, le vent commençait à tourner du bon côté chez les jeunes élites françaises. Si l’on en croît les auteurs d’une enquête menée deux ans avant le déclenchement de la guerre, « on ne trouve plus, en effet, dans les Facultés, dans les grandes écoles, d’élèves qui professent l’antipatriotisme.  A Polytechnique, à Normale, où les antimilitaristes et les disciples de Jaurès étaient si nombreux naguère, à la Sorbonne même, qui compte tant d’éléments cosmopolites, les doctrines humanitaires ne font plus de disciples. A la Faculté de droit, à l’Ecole des sciences politiques, le sentiment national est extrêmement vif, presque irritable. » Pour preuve, « les mots d’Alsace-Lorraine y suscitent de longues ovations, et tel professeur ne parle qu’avec prudence des méthodes allemandes, par crainte des murmures ou des sifflets. »

Tout cela n’était-il donc que des gamineries d’adolescent sans lendemain ? Ce « réveil de l’instinct national » n’était-il pas plutôt le signe d’une régénérescence de ce Français des époques fastes ? En tout cas, et du point de vue des auteurs de l’enquête de 1912 qui, d’ailleurs, s’en félicitent,  « cette magnifique renaissance des vertus de la race n’a fait que se préciser depuis 1905, « avènement de la génération nouvelle ». (…) Une aube, une grandissante aurore se leva sur l’obscurcissement de cet automne 1905, où notre jeunesse comprit que la menace allemande était présente. » 

Il advint ce prodige que, grâce à l’Allemagne qui s’était faite en quelque sorte le révélateur involontaire des qualités guerrières de la « race française », « le patriotisme de la jeunesse française s’approfondit alors et se fortifia en réflexion, en raison, en action » au point que,  «  l’été dernier, elle envisagea la guerre sans effroi : au pays tout entier, elle communiqua sa confiance. (…) Et lorsqu’on parla du traité franco-allemand, les quinze cents étudiants de Paris, sans distinction politique, furent tous d’accord pour protester les premiers contre la cession du Congo à l’Allemagne (…). »

Etait-ce là une préfiguration de cette Union sacrée en faveur de la guerre qui,  deux ans plus tard, emporterait  le peuple de France dans la tourmente ?

Car, ce qu’il ne fallait surtout pas faire, c’était toucher à ce gâteau africain que la France considérait comme une chasse gardée, vers laquelle s’étaient par ailleurs portés les rêves et les désirs les plus fous d’une jeunesse avide d’aventure et d’exploits, à l’exemple de ce lieutenant breveté d’Etat-Major  de vingt-huit ans, qui, en 1912, écrivait plein d’émotion :

«  On nous façonnait des âmes de lutteurs, juste au moment où nos troupes, grâce à leur héroïsme, à leur dévouement, au prix de leur vie nous conquéraient un immense empire colonial. Adolescent, c’est avec passion que nous lisions les récits des exploits de nos troupes, au Tonkin, en Chine, au Soudan. Nous voulions imiter ces vaillants, qui, pour agir, s’en vont loin de la France. Nous aussi, nous voulons agir. »

Il faut redire à quel point elle avait été regonflée à bloc cette nouvelle génération à qui l’on  confierait la si lourde (et si inhumaine) tâche de réparer l’honneur d’une France humiliée … Le jeune officier  français interrogé en 1912 rappellera qu’elle «  n’a pas vu la déroute », et que « de la guerre de 1870, elle ne connaît que les récits qu’on lui en fait, où l’on exalte la bravoure de nos troupiers, leur dédain de la mort. (…) Nos mères nous parlent de revanche. Mais, qui dit revanche, dit  attaque, dit lutte ; et nos jeunes cerveaux sont pénétrés de l’idée qu’il nous faut agir, qu’il nous faut lutter. »

Le salut de la France résidait désormais dans la défense jusqu’au-boutiste de valeurs fondamentales censées être renfermées dans la nation, et elle seule … Laissons notre jeune officier nous en dire un peu plus …

« Nous aimons l’action, nous adorons notre patrie ; voilà les caractéristiques de notre génération. Industriels ou commerçants, nous osons nous lancer dans des entreprises audacieuses, si nous les jugeons productives ; nous nous expatrions ; nous hasardons nos capitaux aux colonies. Littérateurs, nous exaltons la volonté, nous prêchons l’énergie. Soldats, nous avons abandonné les théories funestes de la défensive. Nous voulons agir. Pour imposer notre volonté à l’ennemi, nous l’attaquerons. Attaquer, c’est encore le meilleur moyen de se défendre. »

Quant à l’attitude de la génération à venir, il suffirait, pour qu’elle ne dévie point de la voie sacrée tracée par ses aînés, de lui montrer le monde, et de lui dire :

«  Achevez l’œuvre que nous avons commencée. Conquérez à la France de nouveaux débouchés.Conquérez-lui de nouvelles amitiés. » Confiants en eux-mêmes, ils se jetteront ardemment dans la lutte. Ils poursuivront notre renaissance industrielle et commerciale. Ils achèveront notre renaissance morale. »

C’est alors qu’enfin !, cette génération nouvelle « sera fière, orgueilleuse d’être française. Elle sera reconnaissante à la patrie de lui procurer ces douces satisfactions de l’âme. Plus tard, elle sentira encore que c’est cette même patrie qui la protège au loin. C’est d’elle qu’elle tire sa force ; c’est elle qui lui permet de réussir dans cette lutte de peuples. Cette génération, quand ce ne serait que par utilitarisme, désirera ardemment que la France devienne toujours plus grandetoujours plus forte. Pour atteindre ce but, ces hommes d’action seront prêts à tous les sacrifices. »

Nous savons à quelles extrémités ce dévouement et cette abnégation auront été menés en 1914-1918. Et comme si cela n’avait pas été suffisamment meurtrier pour qu’un peuple soit enfin jugé digne de sa mère patrie, il y aurait encore à subir 1939-1945, la guerre d’Indochine et puis la guerre d’Algérie ….

De l’histoire ancienne, tout cela ?… La question reste plus que jamais ouverte.

Christine CUNY

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 1 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

26. Les terribles enjeux politiques et économiques des guerres coloniales menées par la France

colonisationOù nous voyons, dans toute son ampleur, le brigandage criminel pratiqué par ces « honnêtes gens » que sont les gens de biens … Voici Jules Ferry dans son discours du 28 juillet 1885 devant la Chambre des députés :

« … La forme première de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante. Mais il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de produits. Et c’est là la forme moderne, actuelle, la plus répandue et peut-être la plus féconde (…) »

« Mais il n’y a pas que cet intérêt dans la colonisation. Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux ; l’illustre Stuart-Mill a consacré un chapitre de son ouvrage à faire cette démonstration, et il la résume ainsi : pour les pays vieux et riches, la colonisation est une des meilleures des affaires auxquelles ils puissent se livrer. »

C’est qu’il avait tout compris, notre Jules Ferry national, à tel point qu’il s’était fait le chantre de la colonisation française laquelle, ne serait-ce que dans les faits, ne datait tout de même pas d’hier …

Nous savons, en effet,  grâce aux recherches qu’a pu mener  un certain Lénine, que  l’ensemble des colonies ou protectorats de la France constituaient en 1876 déjà, 0,9 million de kilomètres carrés pour 6 millions d’habitants ;  or, à la veille de la première guerre mondiale, en 1914, celle-ci contrôle désormais 10,6 millions de kilomètres carrés avec 55,5 millions d’habitants. Par comparaison, il faut noter qu’à cette époque, la surface de la métropole n’est que de 0,5 millions de kilomètres carrés, avec 39,6 millions d’habitants.

Le cas de la France n’est cependant pas isolé. Rappelant que « le but de l’impérialisme, c’est d’exporter le capital dans les pays les plus faibles », Lénine met en évidence le processus historique qui a conduit les grandes puissances, dont la France, à se ruer sur des pays entiers afin d’en prendre le contrôle :

« Les peuples qui, de 1789 à 1871, ont combattu la plupart du temps à la tête des autres peuples pour la liberté, sont devenus désormais, après 1876, à la faveur d’un capitalisme hautement développé et « plus que mûr », les oppresseurs et les exploiteurs de la majorité des populations et des nations du globe. Entre 1876 et 1914, six « grandes » puissances ont accaparé 25 millions de kilomètres carrés, soit une superficie représentant deux fois et demis celle de toute l’Europe ! Six puissances tiennent dans la servitude plus d’un demi-milliard (523 millions) d’habitants des colonies. Pour 4 habitants des « grandes puissances », il y en a 5 dans « leurs » colonies. » 

Il est dès lors inévitable que le partage du monde,  réalisé dans un contexte de violence extrême à l’égard des populations colonisées, crée, en outre, entre les nations capitalistes, en tant qu’elles sont en quête constante de sources de matières premières et de débouchés pour l’exportation des capitaux, des conflits d’intérêt dont la résolution, momentanée d’ailleurs, n’est possible que dans la guerre.

C’est ainsi, comme le souligne encore Lénine, que « la guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles, en régime capitaliste, de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont les crises dans l’industrie et les guerres en politique. »

N’est-ce pas là un système qui porte en lui-même le germe de sa propre destruction ?….

Renvoyée définitivement dans les nimbes de la bienheureuse époque des Lumières, la libre concurrence économique entre des Etats censés négocier sur un pied d’égalité,  fait place à  un système de brigandage où il s’agit  de forcer un « partenaire » à se soumettre, en échange d’une « contrepartie », mais aux conditions qu’on entend  lui imposer… jusqu’à provoquer, à plus ou moins longue échéance, sa ruine.

Il en est ainsi de l’attitude  des monopoles qui, selon ce que nous en dit Lénine,  « introduisent partout leurs méthodes : l’utilisation des « relations » pour des transactions avantageuses se substitue, sur le marché public, à la concurrence. Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux, etc. »

Or, c’est ce genre de procédé auquel la France avait très souvent eu recours pendant les années 1890-1910. En voici l’une des péripéties rapportée avec force détails par Lénine lui-même :

« La France, créditrice de la Russie, a « fait pression » sur elle lors du traité de commerce du 16 septembre 1905, en se faisant accorder certains avantages jusqu’en 1917. Elle fit de même à l’occasion du traité de commerce qu’elle signa avec le Japon le 19 août 1911. La guerre douanière entre l’Autriche et la Serbie, qui dura, sauf une interruption de sept mois, de 1906 à 1911, avait été provoquée en partie par la concurrence entre l’Autriche et la France quant au ravitaillement de la Serbie en matériel de guerre. En janvier 1912, Paul Deschanel déclarait à la Chambre que les firmes françaises avaient, de 1908 à 1911, fourni à la Serbie pour 45 millions de francs de matériel de guerre.» 

Quelques années plus tard, comble d’ironie, une grande partie du peuple français sombrerait corps et âmes sous un déluge de fer et d’acier.

 Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 6 juin, 2018 |Pas de Commentaires »

25. Guerre … La collectivité, otage des intérêts privés ?

 

Fabrication d'obus 14-18Au-delà des dégâts humains incommensurables qu’elle cause, la guerre contribue par ailleurs à la mise sur la paille de l’Etat… au profit de quelques-uns. A cet égard, on peut dire que les conséquences de celle de 1914-1918, en particulier, sont remarquables puisque, selon Henri Guillemin, « la dette intérieure, à elle seule, dépasse 100 milliards.» !

Or, d’après les recherches que l’historien a pu mener, il ressort que « cet appauvrissement de l’Etat s’est accompagné de prodigieux enrichissements privés ; les fournisseurs de guerre ont réalisé des bénéfices colossaux, et Loucheur, ministre de l’Armement sous Clémenceau, a placé aux diverses directions économiques les représentants d’un  capitalisme de choc. »

Ainsi, toujours selon Henri Guillemin, il apparaît que « les usines Kuhlmann, les établissements Gnome et Rhône, le trust du blé, les Gillet de Lyon, soyeux passés à la chimie et associés aux Motte de Lille, ont connu une prospérité rayonnante, et de nouveaux venus diligents se sont introduits parmi les princes, Boussac avec sa toile d’avion, Renault avec ses chars, Loucheur lui-même avec les gaz de combat (…) ». 

Et ce n’est pas tout puisque « les achats à l’étranger ont offert également le moyen d’opérations splendides. Le cas des achats d’acier est particulièrement exemplaire : l’occupation, par l’ennemi, du nord-est de la France avait retiré au pays 80% de sa production métallurgique ; des tonnes d’acier étaient constamment nécessaires ; d’où la création de comptoirs d’achat dont le principal était à Londres. La gestion de ce bureau avait été confiée au Comité des Forges sous la direction d’un Wendel, ses tractations devaient recevoir l’agrément et de l’attaché militaire à Londres, et d’un délégué du sous-secrétariat d’Etat aux Munitions. »

Or, nous apprenons ici, avec une certaine stupéfaction, que cet attaché militaire, le colonel de la Panouse, est l’époux de Sabine de Wendel, et que le délégué de l’Etat, Exbrayat, appartient à la fois à la Banque Demachy (dont les Wendel sont les principaux actionnaires) et à l’Union parisienne où il a H. de Wendel pour collègue. Voici donc comment, toujours selon Henri Guillemin, « s’effectuait en famille l’apparent contrôle de l’Etat. Les accords d’achat assuraient au Comité des Forges, pour son rôle d’intermédiaire, les bénéfices qu’il aurait réalisés comme vendeur, sibien que la tonne d’acier anglais parvenait à l’Etat français pour un prix cinq fois supérieur à celui qu’avaient payé, en fait, les acquéreurs officiels. » !!

Un intermédiaire devenu donc incontournable pour sortir la Nation du pétrin où elle s’était fourrée  … Dans un livre-plaidoyer paru en 1919, Robert Pinot, secrétaire général du Comité des Forges, s’attachera à rappeler à de nombreuses reprises l’esprit d’initiative et le désintéressement dont celui-ci avait su faire preuve dans le cadre de sa contribution à l’effort de guerre en vue de la Victoire. En effet, écrit-il, « on ne saurait honnêtement parler de l’augmentation de la production du métal, du développement quasi prodigieux de la fabrication des munitions, du matériel d’artillerie et des fusils, sans citer le nom du Comité des Forges. » Ainsi, « toutes les fois que, par une action personnelle ou concertée, le rendement de nos industries de guerre pouvait être augmenté, le Comité des Forges n’a pas hésité à en prendre l’initiative.« 

Mais le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Ce gros « effort » que le Comité des Forges avait dû produire dans sa gestion, pour le compte de l’Etat, des Services d’approvisionnement pendant toutes ces années qu’avait duré une guerre épouvantable, aboutirait tout de même, selon ce que nous en dit Robert Pinot, à « un mouvement de fonds de près de 800 millions. [Le Comité des Forges avait] rendu possible à l’étranger des opérations qui devaient assurer à l’Etat les sommes dont il avait besoin. Il [avait] fait contribuer ses adhérents aux ouvertures de crédit commerciaux qui [avaient] été réalisés en Suisse et aux Etats-Unis, et qui [s’étaient] élevés à plus de 500 millions. »

Tout cela n’a rien de bien surprenant lorsque l’on sait que les intérêts économiques – capitalistes, en particulier – dominent la société dans son ensemble et n’atteignent finalement, dans la guerre, que leur paroxysme. Francis Delaisi, contemporain de cette époque, avait déjà pu le constater, quelques années avant le déclenchement de la guerre :

« En Allemagne, comme en France, comme dans toutes nos grandes nations européennes, ce sont ces intérêts-là – et non pas le caprice des monarques – qui dominent la politique étrangère de la paix ou de la guerre. »

Par suite, ce sont encore de ces mêmes intérêts que procède lidéologie dominante dont la presse inféodée constitue l’un des instruments privilégiés : pour Francis Delaisi, qui constate en 1911 que « de braves Français (…) croient que l’unique souci des Prussiens est de se jeter sur eux », il ne fait pas l’ombre d’un doute que « la grande presse fait tout ce qu’elle peut pour entretenir cette crainte », parce que cela est « indispensable à nos métallurgistes pour faire voter les canons et les cuirassés qui enrichissent leurs actionnaires : sans la peur du croquemitaine allemand, que deviendraient les dividendes du Creusot ? »

Si les temps et les acteurs ont changé,  le scénario n’est-il pas resté le même ?…

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 13 mai, 2018 |Pas de Commentaires »

24. La défense de la patrie, une notion à géométrie variable ?

 On les aura !Lors de la séance parlementaire du 28 juillet 1885 consacrée à la discussion d’un projet de crédits extraordinaires destinés à financer une expédition à Madagascar où la France tente d’imposer son protectorat, Jules Ferry expose, en tant qu’il est le porte-parole de cette nouvelle politique de conquête coloniale, les considérations qui justifient celle-ci, en particulier, « au point de vue de ce besoin de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l’Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France, le besoin de débouchés. »

Jules Ferry ne mâche pas ses mots, n’hésitant pas à brandir devant les représentants de la nation le spectre d’une catastrophe prochaine si la France ne réagit pas face à ce fait terrible   « qu’à côté d’elle l’Allemagne se couvre de barrières, parce que au-delà de l’océan les États-Unis d’Amérique sont devenus protectionnistes et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu’on n’y voyait pas autrefois. »

La caractéristique essentielle du Capital étant, comme le rappelle Marx, d’ « outrepasser toute proportion, puisqu’il recherche un surtravail démesuré, une productivité illimitée, une consommation immodérée », il doit arriver et il arrive effectivement, que le magique « laissez-faire, laissez-passer », prenne un caractère redoutable, en ce qu’il finit par se retourner contre ceux-là mêmes qui n’ont de cesse de le revendiquer.

Dans ces conditions, tout traité de commerce, même rempli des meilleures intentions, ne pourra aller contre ce fait, souligné par Lénine, que « le capital gagne à la banqueroute du capitaliste concurrent et de la nation concurrente, en se concentrant encore davantage ; aussi, plus est exacerbée et « serrée » la concurrence économique, c’est-à-dire la poussée économique vers la faillite, et plus forte est la tendance des capitalistes à y joindre la poussée militaire pour hâter la banqueroute du rival

De fait, observant dès 1911 les préparatifs militaires de grande envergure engagés de part et d’autre par l’Angleterre et l’Allemagne, Francis Delaisi notait que « ce n’est pas une guerre d’annexion et de conquête que l’on veut faire, [mais] une guerre commerciale. C’est pourquoi on va en revenir aux vieux procédés des corsaires et du blocus continental. Que veut l’Angleterre ? Ruiner l’industrie allemande. Pour cela, un bon moyen : la priver [par le blocage des transports par mer] des matières premières et lui fermer ses débouchés. »       

Jusqu’au moment où il ne resterait plus d’autre solution « pour hâter la banqueroute du   rival » que de mobiliser des milliers de braves petits soldats prêts au sacrifice pour défendre la grande cause nationale … Mais quelle peut être en réalité la nature de cette cause, dans un pays dont l’économie toute entière repose sur le mode de production capitaliste, autrement dit, sur la propriété privée des moyens de production et d’échange ? Défendre la cause nationale, ne serait-ce pas, dans ce cadre précis, défendre la cause de la bourgeoisie elle-même ?

la patrie

Ouvrons le Bulletin n° 1 du Comité de l’Afrique française, publié en janvier 1891 : nous y apprenons que ce Comité, constitué un an plus tôt, est né sous l’impulsion d’ « un certain nombre de personnes animées d’un zèle patriotique » qui « ont été amenées à prendre l’initiative de l’envoi de diverses missions dans le centre de l’Afrique. » Et l’auteur d’ajouter que « ces mêmes personnes ont cru nécessaire de donner un caractère permanent à leur action africaine. » Nous découvrons en outre, avec un certain étonnement, que ces personnes   « ont organisé à leurs frais l’expédition Paul Crampel, dont le but est d’explorer la région comprise entre le Congo et le lac Tchad et d’y conclure des traités. »

Qu’est-ce à dire ?… Comme pour couper court à toute remarque embarrassante, le rédacteur du Bulletin s’empresse de mettre aussitôt les choses au point : « Il va sans dire, écrit-il, que le but du Comité, constitué dans une pensée purement patriotique, en dehors de tous les partis, est absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

Vraiment ?… Voyons de plus près qui l’on pouvait trouver parmi les membres si     « désintéressés » de ce Comité :

Le prince d’ARENBERG, directeur du Journal des Débats, député

AYNARD, banquier, député de Lyon

CROUAN, vice-président de la Chambre de commerce de Nantes

Le général DERRECAGAIX, chef du service géographique au ministère de la Guerre

Le général-marquis de GALLIFFET (qui s’illustra par sa brutalité et sa cruauté au moment de la Commune de Paris)

SIEGFRIED, négociant du Havre, député

PERMEZEL, vice-président de la Chambre de commerce de Lyon

Autant de cadres de l’armée, de députés, de banquiers, de négociants, d’industriels, mais aussi de membres du prestigieux Institut de France flanqué de ses cinq académies (l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des Beaux-Arts, et enfin – et non la moindre – Académie des sciences morales et politiques) qui s’y trouvent réunis en vue d’atteindre un même objectif qui est – il faut le rappeler, puisqu’eux-mêmes y insistent, « absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

Mais voyons précisément de quoi il retourne pour ces braves gens :

« Nous assistons à un spectacle unique dans l’histoire : le partage réel d’un continent à peine connu par certaines nations civilisées de l’Europe. Dans ce partage la France a droit à la plus large part, en raison de l’abandon qu’elle a consenti aux autres nations de ses droits sur l’Afrique orientale et des efforts qu’elle a faits pour le développement de ses possessions de l’Algérie-Tunisie, du Sénégal et du Congo« .

A cet égard, l’organe de propagande du Comité de l’Afrique française n’hésite pas déclarer que des initiatives telles que l’expédition Paul Crampel, « paraissent de plus en plus nécessaires aujourd’hui, où il s’agit d’acquérir dans l’Afrique centrale les droits du premier occupant, et de développer ensuite notre commerce dans les régions placées sous l’influence française comme le sont maintenant les pays compris dans la boucle du Niger. »

Et l’auteur du Bulletin de s’empresser de rappeler qu’en favorisant d’autres expéditions à l’aide de fonds privés, la « cause de l’influence française » avait

pu être servie « sans engager les ressources ou la responsabilité de l’Etat. » Nous ajouterons : et sans devoir rendre aucun compte à la collectivité sur ce genre d’initiatives pour le moins risquées et engageant à plus ou moins long terme la responsabilité de tout un pays.

Mais, après tout, n’est-ce pas là une caractéristique essentielle des démocraties représentatives, en ce qu’elles permettent, même dans un cadre républicain, que les actions des élus et des réseaux – à but non lucratif, bien sûr !, qu’ils tissent autour d’eux pour servir leurs propres intérêts, échappent à tout contrôle de la part de la population elle-même qui, par suite de l’exacerbation des conflits d’intérêts internationaux, finit par servir de chair à canons.

Voilà très exactement en quoi consiste la défense de la patrie lorsqu’elle sert les intérêts de la bourgeoisie. Mais, on est en droit de se demander si la patrie n’est pas à terme vidée de son sens pour la bourgeoisie elle-même, dans la mesure où le capital est irrémédiablement voué, comme nous pouvons encore le constater de nos jours, à sortir des frontières nationales à la recherche constante de nouveaux débouchés ? 

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 14 décembre, 2017 |Pas de Commentaires »

23. Le Capital et sa propension intrinsèque à dépasser toutes mesures, jusqu’à promouvoir et soutenir le crime organisé

Nous retrouvons le journaliste et économiste Francis Delaisi, dont nous avons eu l’occasion de reprendre, dans un article précédent, des extraits de son livre « La guerre qui vient » dans lequel il dévoile notamment les pratiques pour le moins singulières qui étaient en vigueur au ministère des Affaires étrangères français, quelques années avant le déclenchement de la guerre de 1914 1918. Nous sommes en 1911, et il fait cette remarque :

« [Aujourd’hui] les grandes nations européennes sont gouvernées par des gens d’affaires : banquiers, industriels, négociants exportateurs. Le but de ces hommes est de chercher partout des débouchés pour leurs rails, leur cotonnades, leur capitaux. Dans le monde entier, ils se disputent les commandes de chemin de fer, les emprunts, les concessions minières, etc. Et si par hasard deux groupes rivaux ne peuvent s’entendre pour la mise en exploitation d’un pays neuf, ils font appel au canon. »  

Chemin de fer de Bagdad 1

C’est là un constat que le grand défenseur de l’expansion coloniale française, notre Jules Ferry national, avait pour sa part déjà fait par le passé en reprenant à son compte, dans la préface qu’il avait rédigée pour les « Affaires de Tunisie », un article du Dictionnaire Larousse de 1869, où il était écrit que « la colonisation est la conséquence de l’immense mouvement industriel qui, depuis 1815, a décuplé le travail des manufactures. Il faut à tout prix accroître les approvisionnements de matières premières et créer des débouchés pour les produits. »

Ainsi, par-delà un enjeu « humaniste » qui consisterait, pour des démocraties occidentales comme la France, à « civiliser » des peuples jugés par elles « sous-développés » aux fins de leur rendre service, apparaît un processus très concret que Marx a pu analyser en ces termes :

« (…) dès que la fabrique a acquis une certaine assiette et un certain degré de maturité ; dès que sa base technique, c’est-à-dire la machine, est reproduite au moyen de machines ; dès que le mode d’extraction du charbon et du fer, ainsi que la manipulation des métaux et les voies de transport ont été révolutionnés ; en un mot, dès que les conditions générales de production sont adaptées aux exigences de la grande industrie, dès lors ce genre d’exploitation acquiert une élasticité et une faculté de s’étendre soudainement et par bonds qui ne rencontrent d’autres limites que celles de la matière première et du débouché. »

Jules FerryAu-delà d’une considération morale qui justifierait, selon Jules Ferry, le bien-fondé de la colonisation en ce sens qu’ « il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », apparaît, grâce à l’analyse de Marx, cet élément tout à fait objectif qui est que « [la tendance du capital] le pousse nécessairement à outrepasser toute proportion, puisqu’il recherche un surtravail démesuré, une productivité illimitée, une consommation immodérée, etc. »

Marx en déduit alors que « la tendance à créer le marché mondial existe [...] immédiatement dans la notion du capital. Toute limite lui apparaît comme un obstacle à surmonter. Il commencera par soumettre chaque élément de la production à l’échange et par abolir la production de valeurs d’usage immédiate n’entrant pas dans l’échange : il substitue donc la production capitaliste aux modes de production antérieurs qui, sous son angle de vue, ont un caractère naturel. Le commerce cesse d’être une fonction permettant d’échanger l’excédent entre les producteurs autonomes : il devient une présupposition et un élément fondamental embrassant toute la production. »

Or, il est essentiel de comprendre ici que le nœud du processus de développement sans limites du Capital se situe au cœur du travail de production, en tant que celui-ci est effectué, dans le cadre du mode de production capitaliste, par des ouvrier(e)s salarié(e)s : en effet, c’est parce qu’ils/elles ont été privé(e)s de leurs moyens de production, que ces dernier(e)s sont contraint(e)s de vendre leur force de travail pour vivre, c’est-à-dire d’accepter un salaire limité au strict entretien de celle-ci.

Raymond Rochette

C’est donc à partir d’un surtravail (ou travail non payé) des producteurs, que se réalise le profit capitaliste, dont la croissance et la pérennisation dépendent de la création de nouvelles zones d’échange, et par conséquent de nouveaux débouchés. Comme Marx l’indique, « la création de plus-value absolue par le capital – d’un surplus de travail matérialisé – a comme condition que la sphère de la circulation [c’est-à-dire, de la production et son échange] s’élargisse constamment ». Il ajoute que « la production de plus-value relative, fondée sur l’accroissement des forces productives [autrement dit, les moyens humains et techniques], exige la création d’une consommation nouvelle ; au sein de la circulation, la sphère de consommation devra donc augmenter autant que la sphère productive. »

Laissons maintenant à John Kenneth Galbraith le soin de nous décrire la façon dont les ouvriers Philippins étaient initiés aux vertus de la valeur d’échange, dans ce beau pays de la Liberté (cher libéralisme…) que sont les Etats-Unis d’Amérique …

« Il fut un temps où les fermiers californiens et les professionnels de l’embauchage incitaient les ouvriers philippins à dépenser des sommes folles pour s’habiller. La pression des dettes, jointe à l’émulation – chacun tentant de surclasser les congénères les plus extravagants – transforma rapidement cette race heureuse et nonchalante en une force de travail moderne sur laquelle on pouvait faire fond. Dans tous les pays sous-développés, le désir d’acquisition qu’inspire l’apparition d’articles de consommation modernes – produits de beauté, scooters, transistors, conserves alimentaires, bicyclettes, disques de phonographe, films, cigarettes américaines – et l’effort physique dont il est cause, sont, de l’aveu général, de la plus haute importance pour la stratégie du développement économique. »

De nos jours, il s’en trouve pourtant encore qui osent résister, au péril de leur vie, à tout ce qui leur est « vendu » estampillé d’une promesse de liberté, laquelle ne vaut, en réalité, que pour la seule liberté d’entreprise. A quoi croyons-nous donc qu’a servi la destruction de la Lybie, ou encore le chaos orchestré en Syrie, si ce n’est pour y promouvoir des institutions et des personnalités capables de faire le meilleur accueil à l’économie de marché laquelle, il faut le rappeler, a pour condition première l’exploitation de l’homme par l’homme ?

Dans quel but, encore, cette croisade européenne contre l’Islam, si ce n’est aux fins de détruire les structures culturelles et familiales qui constituent désormais, pour les populations, les seules protections contre un système qui réduit toutes choses, et l’humanité elle-même, à une marchandise

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 16 septembre, 2017 |Pas de Commentaires »

22. Du plomb dans l’aile de la cohésion sociale : quand la lutte des classes atteint son paroxysme

Ecrire depuis les tranchées« Après tout, pourquoi faire la guerre ? Pourquoi, on n’en sait rien ; mais pour qui, on peut le dire. On sera bien forcé de voir que si chaque nation apporte à l’Idole de la guerre la chair fraîche de quinze cents jeunes gens à déchirer chaque jour, c’est pour le plaisir de quelques meneurs qu’on pourrait compter ; que les peuples entiers vont à la boucherie, rangés en troupeaux d’armées, pour qu’une caste galonnée d’or écrive ses noms de princes dans l’histoire, pour que des gens dorés aussi, qui font partie de la même gradaille, brassent plus d’affaires – pour des questions de personnes et des questions de boutiques. Et on verra, dès qu’on ouvrira les yeux, que les séparations qui sont entre les hommes ne sont pas celles qu’on croît, et que celles qu’on croit ne sont pas. » 

Comme nous pouvons le constater à la lecture de cette lettre adressée le 24 août 1917 par un soldat français à sa famille (elle ne constitue qu’un exemple parmi d’autres), l’Union sacrée, qui exigeait de tout un peuple qu’il mette résolument de côté les dissensions qui existaient en son sein, pour consacrer toutes ses forces à la défense de la Mère Patrie menacée, n’avait pas empêché des polémiques de surgir.

Dans un article paru le 1er septembre 2014 sur le site « Basta ! », Yvan du Roy et Rachel Knaebel  constatent en effet que, dès les premiers mois de guerre, « de la Mer du Nord à Mulhouse, les accusations contre les « profiteurs » de l’arrière se propagent sur le front. En mai 1915, un rapport de la Commission des finances de l’Assemblée nationale regrette que le ministre de la Guerre Alexandre Millerand se soit « livré [aux industriels] sans défense le jour où on leur a demandé de fabriquer coûte que coûte ». 

Il faut dire que le contexte dans lequel la France s’était engagée dans la guerre de 1914-1918 (manque de préparation et d’organisation, besoin urgent et vital de fabriquer très rapidement de grandes quantités de munitions) avait été déterminant, puisqu’il avait permis à certains fournisseurs de matériel de guerre de se trouver très rapidement en position de force.

Une note sur les marchés émanant du sous-secrétariat d’Etat de l’Artillerie rédigée vers le milieu de l’année 1916, indique à cet égard qu’ « au commencement de la guerre, il s’agissait avant tout d’amener les industriels à entreprendre des fabrications nouvelles pour eux et à ne pas se laisser effrayer par les aléas d’une telle entreprise ; les prix consentis sont donc largement calculés et l’Etat accepte de contribuer financièrement à la création de nouvelles usines. C’est l’époque où les avances pour l’outillage doivent être accordées avec une certaine facilité (…). »

La même note précise que « la période de mise en train une fois franchie et les premiers contractants s’étant rendu compte des profits à retirer de leur marchés, les offres spontanées des industriels augment[èrent]. » 

Or, pour les rédacteurs du rapport sur les bénéfices de guerre  présenté en 1918 au Comité national d’études sociales et politiques, « il n’est pas exagéré de dire [qu’en ce qui concerne le matériel de guerre de tout genre], la consommation n’a de limite que la production. (…) Les vendeurs se trouvent donc dans la situation de véritables monopoleurs ayant en face d’eux un client [l’Etat] à la fois insatiable, contraint d’acheter et doté de ressources presque inépuisables. » 

C’est d’ailleurs dans le cadre de la Grande Guerre qu’apparaîtrait en pleine lumière cette  politique de collaboration active des dirigeants de la IIIème République avec le grand patronat, laquelle donnerait naissance bien des années plus tard à un système particulièrement élaboré de codirection, ou encore d’économie concertée, entre les entreprises privées et l’Etat : j’ai nommé les Comités d’organisation du tristement célèbre régime de Vichy …

Une collaboration (complicité criminelle ?) destinée, en réalité, à retirer (et à se partager !) un profit maximum en pressurant, jusqu’à ce que mort s’ensuive, la poule aux œufs d’or que constitue le travail de tout un peuple… Car pour les Wendel,  les Renault, les Boussac, les Hotchkiss, et toutes ces sociétés qui, grâce à une boucherie sans nom, sont devenues aujourd’hui des multinationales, que pouvaient donc peser dans la balance, rien que pour la France, la perte de plus d’un million d’hommes, et le retour dans leur foyer de milliers d’invalides, en regard de la promesse – et de la réalisation effective ! –  de profits colossaux ?  On en veut pour preuve la montée fulgurante de l’action de la société Hotchkiss, fabricant de mitrailleuses, pendant le conflit : celle-ci valait 250 francs en 1914 ; quatre ans plus tard, elle en vaudra 8 000.

 

Mais ce n’est pas tout. Laissé non seulement exsangue sur le plan humain, notre beau pays a été de surcroît spolié en toute impunité par une bande de brigands en col blanc.  L’historien Henri Guillemin révèle en effet que « la guerre a creusé, dans les finances françaises, un gouffre. Avant le conflit, le budget de l’Etat s’élevait à 5 milliards environ. De 1914 à 1918, plus de 200 milliards ont été dépensés, dont 32 seulement couverts par les rentrées fiscales. » 

Marchands de mortDans le cadre de l’étude qu’il a mené en 2008 sur les bénéfices réalisés pendant la guerre par le fabricant de mitrailleuses Hotchkiss, François Bouloc a pu constater que « la consultation des ressources fiscales est assez accablante pour [celui-ci] » car «  le montant total de ses impositions, établi en 1935 seulement ( !), s’élève (…) à 46 450 109 francs, soit bien davantage que les bénéfices nets avoués aux actionnaires et au public (…). »

Bien évidemment, il avait fallu passer par les emprunts, le budget de l’Etat ne pouvant plus répondre à une consommation effrénée de matériel de guerre de toute sorte. Le constat de Henri Guillemin est à cet égard édifiant : « la dette intérieure à elle seule dépasse les 100 milliards », ce qui n’empêche pas certains, et pour cause, de continuer à se frotter les mains puisque « cet appauvrissement de l’Etat s’est accompagné de prodigieux enrichissements privés ; les fournisseurs de guerre ont réalisé des bénéfices colossaux (…) ». 

Les administrateurs du fabricant Hotchkiss,  entre autres profiteurs de guerre, auraient le front de déclarer, lors de l’assemblée générale du 5 mai 1917, qu’il a « fait l’impossible » et qu’il n’a « rien négligé pour donner à la Défense nationale, comme tous les Français en ont le devoir, la collaboration la plus complète et la plus dévouée »

Le Comité des Forges 1Quant au Comité des forges, qui avait à sa tête un membre de l’influente famille Wendel et qui avait pu jouer un rôle majeur dans l’organisation de l’approvisionnement de la France en matières premières pour les fournitures de guerre, il osera affirmer, par la plume de son secrétaire général, Robert Pinot, que « pendant ces quatre années [de guerre], il s’est mis spontanément, avec le plus complet désintéressement, de toutes les forces de l’intelligence et de l’activité de ses dirigeants et de ses collaborateurs, au service de la Nation. » 

Il suffira à nos concitoyennes et concitoyens d’ajouter le qualificatif de « bourgeoise » à cette Nation – que les tenants du Capital ne peuvent que concevoir d’après la position qu’ils occupent dans le système de production, pour comprendre que l’existence du  petit peuple de France ne vaut alors que ce que vaut de la chair à canons, c’est-à-dire rien du tout, face aux intérêts, vitaux ceux-là, qui sont liés à la propriété privée des moyens de production et d’échange et à son corollaire, la Finance.

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 7 août, 2017 |Pas de Commentaires »

21. Mais qui donc tire les ficelles de la marionnette Démocratie ?


DEMOCRATIE 

Appuyées sur le blanc-seing conféré par le suffrage universel tel qu’il a été organisé (neutralisé ?) par cette monarchie élective qu’est, en réalité, la Vème République, les décisions prises et les actions engagées au plus haut sommet de l’Etat français subsistent hors de tout contrôle populaire, bien qu’elles engagent l’avenir du pays et de sa population.

En dehors des catastrophes que les initiatives d’un seul ou de quelques individu(s) peuvent provoquer sur le seul plan de la politique intérieure, cette violation de la volonté souveraine d’un peuple ne peut évidemment générer que des conséquences terribles à l’échelle internationale, voire mondiale jusqu’à déclencher des guerres.

Heureusement, depuis 72 ans, la France est en paix, du moins, à l’intérieur de son territoire car, au-delà, qu’en est-il de ces contrées si lointaines qu’elles nous semblent appartenir à une autre planète ? Bien sûr, nous ne sommes pas sans savoir que la France a des « intérêts » à défendre dans un certain nombre de conflits dont il faut bien dire que, pour la plupart, ils perdurent et s’enlisent. D’ailleurs, puisqu’il paraît que, depuis 1848 – date à laquelle le suffrage universel fut institué en France, nous sommes des citoyennes et des citoyens souverain(e)s, rien ne devrait pouvoir nous échapper de ce qui engage à plus ou moins long terme notre destinée collective.

Et pourtant, nous continuons à ignorer les tenants et les aboutissants de ce pourquoi la France mobilise ses forces militaires, au point de se trouver impliquée dans la destruction de pays et l’assassinat de leurs dirigeants. Il faut bien le reconnaître : nous sommes très mal informé(e)s, voire pas informé(e)s du tout par tous ces organes de presse qui n’ont de cesse de revendiquer leur indépendance et leurs liberté de parole et d’écrit, tout en restant sous influence… Mais de qui ? …

Cette grave question n’est malheureusement pas nouvelle. Il y a plus de 100 ans, nos compatriotes (nos grands-parents et arrière-grands-parents) ne savaient sans doute rien de ce qui se tramait au cœur des ministères, et tout particulièrement dans les bureaux du Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Pour donner un aperçu de l’ambiance qui régnait en France durant les années cruciales qui précédèrent le déclenchement de la Grande guerre, il nous suffira de faire appel au témoignage tout à fait édifiant d’un journaliste et  économiste français, contemporain de cette époque, Francis Delaisi. Nous sommes en 1911, et il écrit :

« (…) Toutes les dépêches de l’Agence Havas qui renseigne les journaux, sont soigneusement triées au ministère des Affaires étrangères. Elles sont tellement insignifiantes que les quelques grands journaux qui suivent la politique extérieure ont dû s’adresser aux agences étrangères. » C’est ainsi que, selon Francis Delaisi, « le Matin reçoit les dépêches du Times, l’Echo de Paris celles du Daily Telegraph, etc. Tous d’ailleurs, s’approvisionnent d’informations dans les agences anglaises, ce qui fait que nous n’entendons jamais en France que le son de cloche britannique. » 

C’est stupéfiant, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas tout, puisque le bureau de la presse du ministère des Affaires étrangères se charge encore d’ « orienter » le contenu de ce que les journaux vont devoir publier à partir de renseignements qui sont, non seulement de source anglaise, mais encore triés sur le volet. Voici très exactement comment les choses se passent dans le cadre de cette démocratie fantoche que semble être la IIIème République :

« Un fonctionnaire très aimable reçoit les journalistes. Très gentiment il leur explique ce qu’il faut penser de tous les événements de la politique extérieure. Naturellement, il ne dit que ce qui est conforme aux vues du ministre. Tous les journaux répètent l’antienne le lendemain matin ; et la foule n’ayant pas d’autre moyen d’information, croit ce qu’on lui dit. On peut juger d’après cela si le public est bien renseigné. »

C’est donc ainsi, comme le souligne avec indignation Delaisi, que la « politique extérieure  échappe à tout contrôle, aussi bien à celui de l’opinion qu’à celui du Parlement (autrement dit, du suffrage universel) ; elle échappe même parfois au contrôle du gouvernement lui-même. »

Le ministère des Affaires étrangères agirait-il comme un Etat dans l’Etat ? En tout cas, ce qui est certain si l’on en croit toujours Francis Delaisi, c’est que « dans notre démocratie ombrageuse, il dépend d’un homme et d’une petite coterie de financiers et de gens d’affaires de déchaîner la guerre et de lancer ce pays dans les plus périlleuses aventures. (…)»

Il est vrai que ce constat terrible a été fait il y a maintenant plus d’un siècle ; pourtant il n’est pas possible de se dissimuler à quel point il est resté pour nous, gens du XXIème siècle, d’une brûlante actualité. Il est d’ailleurs tout à fait essentiel, et nous aurons prochainement l’occasion d’y revenir.

Christine CUNY

 

 

Publié dans : Non classé | le 10 juillet, 2017 |Pas de Commentaires »

20. La guerre, encore et toujours elle, en toile de fond de l’impérialisme et de ses péripéties

Si nous voulons bien faire l’effort de le considérer sous un angle qui porte notre regard au-delà du seul apitoiement sur l’enfer des tranchées et le sacrifice de millions d’hommes, il est clair que le premier conflit mondial et ses prémices ne peuvent que nous éclairer sur ce qui sous-tend les expéditions pour le moins aventureuses dans lesquelles, nous, peuple de France, continuons à être  embarqué(es) à notre insu, mais sans que cela nous dégage pour autant d’une responsabilité lourde de conséquences.

Dans un article publié en 2004 sur le site internet « Histoire coloniale et postcoloniale », il est précisé qu’en 1898, au moment de la crise de Fachoda (village situé dans la partie méridionale du Soudan égyptien), « l’Afrique, principal champ de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, est le théâtre d’une concurrence féroce entre les États européens. »

De fait, l’ « incident » de Fachoda aurait pu très mal tourner, jusqu’à provoquer une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre, si un accord n’avait été conclu entre les deux puissances susceptible de leur permettre de s’entendre sur leur sphère d’influence respective en Afrique.

Affublé du très pacifique qualificatif d’ « Entente cordiale », cet accord conclu le 8 avril 1904 devait pourtant inaugurer, une quinzaine d’années plus tard, l’alliance de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne, dans le cadre de leur participation à un premier conflit mondial particulièrement meurtrier.  

Quelle était donc la teneur de cet accord ? La France reconnaissait la possession de l’Egypte par l’Angleterre, qui occupait celle-ci depuis 1882, tandis que l’Angleterre appuyait la France dans son entreprise de conquête du Maroc. Or, sur ce terrain-là, la France impérialiste se trouvait en concurrence directe avec l’Allemagne belliqueuse et conquérante, sur laquelle elle avait une revanche à prendre puisqu’elle lui avait volé l’Alsace-Lorraine, tout cela n’empêchant cependant pas une coopération entre les deux « ennemies » déclarées, à partir du moment où des bénéfices communs pouvaient être retirés de l’exploitation des richesses des autres, processus correspondant à cette logique intrinsèque du capitalisme qui ne peut fonctionner qu’avec ce système à géométrie variable qui porte en lui l’inanité de toute exigence de morale et de justice.

                                   La France et l'Allemagne au Maroc 

Ainsi donc le Maroc, pour en revenir à lui, était l’objet de leurs convoitises respectives. Pour éviter les querelles de voisinage, les deux Etats colonialistes avaient dû conclure un accord en février 1909, connu sous le nom d’Accord d’Algésiras, dans lequel  l’Allemagne  reconnaissait les intérêts prédominants de la France dans l’Empire chérifien, tandis que la France admettait la participation à part égale de l’Allemagne dans l’équipement économique du pays.

Les bonnes résolutions ne devaient cependant pas faire long feu … Les pays impérialistes colonialistes ayant assis leur pouvoir sur l’exploitation, l’extorsion et la violence, les accords censés pacifier leurs relations avec les colonisés d’un côté, et les pays concurrents de l’autre, ne pouvaient que devenir caduques. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver deux ans plus tard, en mai 1911, suite à l’intervention militaire française au Maroc – laquelle, soit dit en passant,  allait à l’encontre de l’accord d’Algésiras – destinée à défendre le sultan et les colons européens contre les méchantes tribus révoltées.

Bien décidée à défendre les intérêts de ses ressortissants (un petit groupe de commerçants et d’industriels étaient installés au sud du Maroc), l’Allemagne dirigea la canonnière Panther vers Agadir  le 1er juillet 1911, ce qui fit à nouveau surgir le péril de la guerre. L’Angleterre, qui s’était engagée envers la France par l’accord du 8 avril 1904, intervint en faveur de celle-ci, faisant reculer l’Allemagne. Un nouvel accord franco-allemand fut alors conclu le 4 novembre 1911 : la France se voyait reconnaître une entière liberté d’action au Maroc ; en échange, elle cédait à l’Allemagne quelques territoires au Congo.

Mais les épousailles devaient être de courte durée …

Christine CUNY 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 5 juin, 2017 |Pas de Commentaires »
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