33. Mossoul aujourd’hui, Mossoul avant-hier… Impérialisme anglo-saxon et français de toujours ?

Les accords Sykes Picot et l'indépendance arabeC’est aux Bolcheviks que nous devons la découverte, en novembre 1917, dans les archives du ministère tsariste des Affaires étrangères, d’un document secret qui, rendu rapidement public, faisait état, comme nous l’indique William Engdahl, d’un…

« plan des grandes puissances [la Grande Bretagne et la France] visant au dépeçage de l’ensemble de l’Empire ottoman après la guerre, pour en distribuer les meilleurs parts aux vainqueurs. Le détail en avait été mis au point en février 1916 et secrètement ratifié par les gouvernements respectifs en mai 1916. Le monde dans son ensemble ne savait rien de cette occulte diplomatie de guerre. »

Selon le même auteur, ce document, préparé du côté britannique par sir Mark Sykes, le conseil en Affaires orientales du secrétaire d’État à la guerre, lord Kitchener…
« prévoyait de garantir l’assentiment français face à un détournement massif des forces britanniques du théâtre d’opération européen vers le Moyen-Orient. Pour arracher cette concession française, Sykes avait été autorisé à promettre pour l’après-guerre, des concessions notables dans la portion arabe de l’Empire ottoman à Georges Picot, le négociateur français ancien consul général à Beyrouth. »

En guise de remerciement pour sa bonne volonté, il était ainsi prévu que la France prenne…

« le contrôle effectif de ce qui était appelé la “zone A”, englobant la grande Syrie (Syrie et Liban), les villes principales de l’intérieur, Alep, Hama, Homs et Damas, de même que Mossoul, ville riche en pétrole du Nord-Est et aussi les concessions alors détenues par la Deutsche Bank par le biais de la Turkish Petroleum Gesellschaft. »

Tiens, tiens … il ne s’agissait donc pas seulement d’en finir avec la « barbarie » allemande…

Pour ce qui la concerne, Sa Majesté la Grande-Bretagne s’attribuait, en vertu du même accord, le contrôle de…
« la “zone B” située au Sud-Est de la région contrôlée par la France, dans ce qui est aujourd’hui la Jordanie et à l’est, l’essentiel de l’Iraq et du Koweït, y compris Bassorah et Bagdad. Plus encore, [elle] récupérait les ports de Haïfa et de Saint-Jean-d’Acre ainsi que le droit de créer une voie de chemin de fer depuis Haïfa, à travers la zone française jusqu’à Bagdad et de l’utiliser pour le transport de ses troupes. »

Nous avons ici une preuve de la singulière capacité qu’ont les puissances occidentales, dès lors qu’elles sont menées par les grands intérêts économiques et financiers, de se manger les unes-les autres le nez, tout en pratiquant avec une extraordinaire élasticité, le copinage crapuleux sitôt qu’il s’agit de s’attaquer à des peuples sans défense qui possèdent les richesses qu’elles convoitent.

Et pour mieux dissimuler leurs buts secrets, rien de plus simple alors de proclamer à la face du monde, en guise de justification de leurs « interventions“, qu’elles sont chargées d’une « mission sacrée de civilisation », laquelle n’est en réalité invoquée que pour mieux dissimuler le pire … Ce qui n’empêchera pas qu’en 1919, elle figure noir sur blanc dans le fameux (et infâme) « Traité de Versailles », et plus précisément, dans l’article 22 du « Pacte de la Société des Nations ».

Une Société des Nations, ancêtre de notre actuelle Organisation des Nations Unies, qui faillirait lamentablement à sa mission, car sa création aurait pour résultat, plutôt que de l’empêcher, de cautionner et de légitimer la prise de contrôle, par une bande de vautours, des territoires jadis dépendant de l’ex-Empire Ottoman, qui avait désormais vécu. Pour ce qui la concerne, la France n’aurait pas à se plaindre des concessions faites par son Altesse, la Grande Bretagne, à l’égard de son ex « ennemie héréditaire » puisque, comme le rappelle William Engdahl…

« ce contrôle français reconnaissait formellement une soi-disant “ indépendance” des Arabes vis-à-vis de la Turquie sous l’égide d’un “protectorat” français. »

Bien que les conséquences de la guerre aient été effroyables pour la France – avec 1 500 000 soldats tués et 2 600 000 autres gravement blessés, sans compter les divers dommages collatéraux dont, soit dit en passant, il est rarement fait mention, la France, désormais bénéficiaire de la création de nouveaux Etats comme la Syrie et le Liban, protesterait bien peu face au comportement de son amie et alliée qui, en 1915, n’avait pourtant pas hésité à la lâcher – laissant les soldats français et allemands s’écharper  – pour opérer un engagement extraordinaire de ses ressources en hommes et en matériels vers les confins de la méditerranée et du golfe Persique.

Selon ce que nous en dit William Engdahl, la justification de ce changement de front alors avancée par la Grande Bretagne avait été la nécessité de renforcer les…

« capacités de combat de la Russie contre les puissances centrales, ce qui devait permettre d’exporter le blé russe à travers les Dardanelles vers l’Europe occidentale, où la demande en était pressante

Or, cela n’était pas tout à fait exact, puisque la bataille des Dardanelles, – qui en plus d’être désastreuse (on dénombrera plus de 400 000 morts), sera un échec cuisant pour les Alliés…

« avait été entreprise pour sécuriser l’approvisionnement pétrolier en provenance des champs pétrolifères russes de Bakou pour soutenir l’effort de guerre anglo-français. Le sultan ottoman avait en effet décrété l’embargo sur les navires transportant du pétrole russe via les Dardanelles. »

Cette excuse tenait en outre d’autant moins qu’après 1918, la Grande-Bretagne continua de maintenir près d’un million de soldats stationnés à travers le Moyen-Orient. Au point que dès 1919, le golfe Persique avait pu être qualifié de “lac britannique“. Quant à la France, le désastre de Gallipoli lui permettrait de récupérer « les concessions pétrolières de Mossoul en plus de la reconnaissance [de ses] revendications antérieures sur le Levant » que la Grande Bretagne, fragilisée à ce moment-là, avait été forcée de lui céder.

Sans pitié quand il s’agissait de réprimer violemment les populations sur lesquelles elle considérait exercer de plein droit sa grande « mission de civilisation“, et qui osaient – oh crime de lèse-majesté ! – se rebiffer, la France n’en manifestait pas moins une singulière mansuétude devant les agissements pour le moins contestables de sa grande copine d’Outre Manche.
C’est ainsi, comme nous l’apprend encore William Engdahl, que…

« dès le 30 septembre 1918, [elle] s’alignait sur les conditions britanniques pour créer les “zones d’occupation militaire temporaire”. Cela signifiait que « par cet accord, les Britanniques occupaient la Palestine turque sous l’empire de “l’Administration des territoires ennemis occupés“, agrandissant d’autant la sphère britannique. »

Et ce n’était pas fini … Toujours selon William Engdahl…

« après la fin de la guerre en Europe et reconnaissant l’impuissance française à déployer des troupes suffisantes dans les zones qui lui étaient attribuées, la Grande-Bretagne offrit généreusement d’en assurer la haute garde militaire et administrative. C’est ainsi que le général Edmund Allenby, commandant en chef de la force expéditionnaire égyptienne, devint de fait le dictateur militaire de tout le Moyen-Orient arabe, sphère française incluse. »

Cette France, qui savait si bien rappeler à ses braves « poilus » leur devoir de sacrifice pour l’Honneur de « leur » Patrie, avait donc dû, elle, ravaler à plusieurs reprises sa fierté et tout le reste face aux exigences – et, il faut bien le reconnaître, à la redoutable efficacité, de la perfide Albion : c’est qu’en échange, celle-ci avait eu la bienveillance d’un seigneur à l’égard de ses vassaux, de lui laisser quelques miettes de ses conquêtes.

De véritables pépites, en réalité, qui valaient bien (et qui vaudraient toujours) le sacrifice de millions d’hommes ?…

Christine Cuny

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 11 février, 2019 |Pas de Commentaires »

32. Le pétrole, un enjeu sanglant entre les peuples ?

Les taxis de la MarneIl faut rappeler que le mouvement des Gilets Jaunes s’est mis en branle à la suite de, et en réaction contre, la flambée du prix du carburant. Or, n’oublions pas qu’au-delà de l’essence qui permet aux « citoyen(nes) » de se déplacer quotidiennement pour aller travailler, et des différents produits dérivés qui pourvoient à un grand nombre de leurs besoins matériels, il y a un élément primordial : c’est l’or noir.

Pour mettre en lumière le rôle essentiel que celui-ci occupe désormais dans l’existence d’un peuple dit « civilisé » comme le nôtre, et la façon dont il continue à impacter des relations internationales qui, malgré l’existence d’organisations censées neutraliser les conflits, restent marquées par l’instabilité, il nous est nécessaire de revenir une fois de plus à la guerre de 1914-1918. Car, si sur le plan humain elle fut un désastre à jamais irréparable, il faut redire à quel point elle s’est révélée à l’inverse le moyen, pour certaines puissances engagées dans le conflit, de s’assurer un véritable triomphe politique et économique pour le présent, mais aussi pour le futur.

Le pétrole, en particulier, y avait gagné son titre de gloire en apportant sa contribution à la résolution d’un conflit qui perdurait depuis quatre ans, à tel point que lors d’un banquet organisé à Londres, le 21 novembre 1918, lord Curzon, ministre britannique des Affaires étrangères, avait déclenché de vifs applaudissements dans l’assistance en déclarant, dans un discours enflammé :

« Tous les produits du pétrole – l’huile combustible, l’essence-aviation, l’essence-moteur, l’huile de graissage, etc., etc. – ont eu une part égale d’importance dans la guerre. En vérité, l’avenir dira que les alliés ont été portés à la victoire sur des flots de pétrole »

Métaphore qui n’avait rien d’exagéré car, si l’on en croit William Engdahl dans son ouvrage « Pétrole, une guerre d’un siècle » :

« En 1914, au début de la guerre, l’armée française disposait de 110 camions, 60 tracteurs et 132 avions. En 1918, quatre ans plus tard, les chiffres étaient de 70 000 camions, 12 000 avions tandis que les Britanniques et dans les derniers mois les Américains, engageaient au combat 105 000 camions et plus de 4 000 avions. L’offensive finale anglo-franco-américaine sur le front occidental consomma la quantité stupéfiante de 12 000 barils de pétrole par jour. »

Placés devant la nécessité d’assurer l’approvisionnement de quantités colossales de pétrole pour le transport des troupes et des équipements, et pour la fabrication d’explosifs, les Etats des pays belligérants avaient dû en prendre directement le contrôle et la gestion, comme ils avaient été contraints de le faire, pour tout ce qui était indispensable à la poursuite de la guerre en vue de la victoire, ce qui, par ailleurs, était tout à fait inédit en matière d’intervention économique.

Or, de ce côté-là, lord Curzon, porte-parole des Britanniques, ne pouvait que se féliciter des résultats tout à fait satisfaisants qui avaient été obtenus :

« Nous avons eu à exercer d’une façon tout à fait stricte les pouvoirs de l’Etat, en prenant en mains le contrôle de plusieurs produits essentiels à la vie nationale. Parmi ces produits nationaux et internationaux, le plus important fut le pétrole. »

Et pour cause … La Grande Bretagne, dont la suprématie économique n’avait jusque-là jamais été démentie, avait fini par s’inquiéter de la montée en puissance des Etats-Unis, en raison de leurs capacités de production du précieux combustible. Ainsi se préparait un changement majeur dans les rapports de force internationaux que la guerre avait par ailleurs confirmé, les champs pétrolifères états-uniens ayant fourni 80% des besoins en pétrole des Alliés. Dans la mesure où celui-ci était susceptible de supplanter le charbon, dont la Grande Bretagne avait été jusqu’à présent le principal producteur et pourvoyeur, l’hégémonie de l’Empire britannique était plus que jamais menacée.

A ce propos, William Engdahl remarque que l’ « on évoque (…) rarement le fait que bien avant 1914, les objectifs stratégiques géopolitiques de la Grande-Bretagne n’impliquaient pas seulement l’écrasement de son grand rival industriel allemand, mais aussi, par le moyen de la conquête, la garantie d’un contrôle britannique incontesté sur ces précieuses ressources pétrolières qui depuis 1919 s’étaient imposées comme la matière première stratégique indispensable au développement économique. » 

Obnubilés, jusque dans leurs relations avec les autres puissances, par la préoccupation de préserver, coûte que coûte, les intérêts fondamentaux liés à la pérennisation de leur domination économique sur le monde, les Britanniques ne se montraient guère plus tendre avec leurs « alliés » qu’avec leurs rivaux déclarés …

Si l’on en croît William Engdahl,

« Tandis que la France et l’Allemagne étaient occupées à s’entre-tuer dans une boucherie sanglante et inutile le long de la ligne Maginot, la Grande-Bretagne déplaçait plus de 1 400 000 de ses soldats, un nombre étonnant, vers le théâtre oriental. »

Faut-il donc le redire ? la guerre de 1914-1918 a eu comme élément déclencheur bien autre chose que l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie par un obscur « fanatique » serbe, et elle avait une tout autre motivation que la prétendue défense des peuples et de leur territoire : ses véritables buts étaient secrets, parce qu’en réalité inavouables. William Engdahl nous en donne un apercu qui ne peut que nous glacer le sang …

« L’examen des véritables relations financières entre les principaux intérêts en guerre révèle un extraordinaire arrière-plan de crédits secrets associés à des plans détaillés pour réallouer, après la guerre, les matières premières et la richesse matérielle du monde entier et particulièrement les zones de l’Empire ottoman qui étaient réputées receler des réserves pétrolières. »

Et la France dans tout cela ? Paraît-il qu’elle manquait de pétrole : pourquoi donc n’aurait-elle pas tenté de profiter des marrons que sa chère « alliée », la Grande Bretagne, aurait bien voulu tirer du feu (pour ses beaux yeux?) du côté de l’Empire ottoman ou encore, et ce qui était bien plus près, dans les colonies qu’il suffirait de rafler au « barbare teuton » ?…

Pour William Engdahl, « rien mieux que l’accord secret signé en 1916, au plus fort de la bataille, ne démontre les objectifs cachés des puissances alliées contre les puissances centrales regroupées autour de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de la Turquie ottomane lors de la guerre de 1914-1918. Les signataires en étaient la Grande-Bretagne, la France et plus tard l’Italie et la Russie tsariste

En fait, comme le constate le même auteur, aucune guerre n’avait jusqu’alors révélé aux grandes puissances « l’importance primordiale de l’approvisionnement pétrolier pour le futur de la sécurité militaire ou économique.» En apposant sa signature sur l’accord secret Sykes-Picot censé lui garantir sa part d’or noir, grâce à un dépeçage en règle des régions productrices, la France conclurait un pacte d’infamie dont elle continuerait, un siècle plus tard, à subir des effets lourds de conséquences.

Car, pendant que le peuple français semble n’être préoccupé que par le prix du carburant et par les taxes qui le grèvent, la guerre n’a toujours pas lâché prise dans ce Moyen Orient si convoité où, tout là-bas, en Syrie et en Palestine, d’autres peuples continuent de s’entre-tuer ou bien, quand ils le peuvent, de s’exiler pour préserver leur vie.

Est-ce donc vraiment si loin, que cela nous touche si peu, nous les Français(es) qui croyons encore pouvoir nous porter garant(e)s de ce beau pays des Droits de l’Homme et du … Citoyen ?

Christine Cuny

 

 

Publié dans : Non classé | le 20 janvier, 2019 |Pas de Commentaires »

31. La guerre et ses buts inavouables

Le 18 décembre 1916, une note est adressée, au nom du président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, par le Secrétaire d’Etat M. Lansing, à l’attention des ambassadeurs des pays belligérants afin de leur demander de faire connaître leurs buts de guerre. Voilà maintenant plus de deux ans qu’un conflit terrible fait rage, semant le malheur et la destruction sur son passage, sans qu’il soit possible d’y entrevoir une quelconque issue. C’est ce dont semble tout particulièrement s’étonner le Président Wilson, qui constate que …

« les résultats concrets en vue desquels on se bat n’ont jamais encore été nettement définis », et que « jamais encore les porte-parole autorisés des deux adversaires n’ont exposé les résultats précis dont l’obtention suffirait à leur faire admettre, à eux et à leurs peuples, que la fin de cette guerre est bien atteinte. » En réalité, « le monde a été réduit à des conjectures sur la question de savoir quels résultats derniers, quel échange effectif de garanties, quels changements ou quels réarrangements territoriaux, quel degré même de succès militaire, amènerait la terminaison de la lutte. »

Partage de L'Empire ottoman 2A quoi donc pouvait servir la guerre si ce n’était, pour les puissances impérialistes, de poursuivre les annexions de territoires entiers, afin de pouvoir en retirer tous les bénéfices escomptés. C’est dans cet esprit qu’en 1916 seraient conclus les accords secrets dits de « Sykes-Picot », entre la Grande Bretagne et la France, dont l’objet n’était ni plus ni moins que d’organiser le partage du Moyen-Orient.  Or, bien avant la découverte, au moment de la Révolution bolchévique, des documents renfermant ces accords au Ministère des Affaires étrangères russe, Lénine avait écrit dans la Pravda le 8 avril 1917 :

« Ce qui maintient les annexions, ce sont les liens du capital financier, bancaire, impérialiste. Tel est le fondement économique, actuel des annexions. L’annexion est, de ce point de vue, le bénéfice politiquement garanti que rapportent les milliards de capital « investis » dans des milliers et des milliers d’entreprises des pays annexés. »

Quelques semaines plus tard, il reviendrait sur cette question fondamentale, lors d’une Conférence du P.O.S.D.(b)R. [Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie] organisée du 24 au 29 avril 1917, rappelant que « les capitalistes, attachés par mille liens au capital bancaire, ne peuvent renoncer aux annexions dans la guerre actuelle sans renoncer aussi aux bénéfices que leur rapportent les milliards investis dans les emprunts, les concessions, les entreprises travaillant pour la guerre, etc. »

Grâce aux annexions, il était possible, pour les tenants de l’impérialisme, de se réserver des chasses-gardées, tant au niveau de l’approvisionnement en matières premières, que des débouchés permettant l’écoulement des marchandises produites. Une mise sous contrôle qui serait par la suite entérinée par des institutions devant permettre, sous le prétexte fallacieux d’accomplir une  « mission de civilisation »,  que soient gérés à leur place, au profit de puissances étrangères, les richesses et les moyens d’existence des peuples jugés incapables de se gouverner eux-mêmes.

En ce qui concerne plus particulièrement la région du Moyen-Orient, nous apprenons ainsi, grâce aux recherches de Jean-David Mizrahi, qu’au lendemain de la Grande Guerre

« le droit international public [accouchera] d’une institution nouvelle, le mandat, sensée ajuster aux exigences nouvelles du wilsonisme un partage territorial de type impérialiste. Il s’agit en principe d’établir, dans les territoires non turcs de la partie asiatique de l’ex-empire ottoman, une tutelle provisoire exercée par un mandataire au nom de la communauté internationale. »

Voilà qu’au sortir d’une guerre épouvantable où  les peuples avaient, dans tous les sens du terme, payé à leur insu et à leurs dépens, un lourd tribut pour la défense des intérêts des puissants, il était question, au-delà d’un humanisme de façade, de continuer à bafouer en toute légalité, c’est-à-dire, sous la protection et avec la bénédiction d’institutions internationales présentées comme légitimes, les droits de populations qui souvent ne faisaient que passer d’une oppression subie, à une autre.

Le fameux Traité de Versailles – dont les conséquences devaient par ailleurs faciliter, une dizaine d’années plus tard, l’ascension d’un certain Adolf Hitler en Allemagne et déclencher une Seconde guerre mondiale, est à cet égard riche d’enseignement. L’article 22 du Pacte de la Société des Nations précise dans quel esprit celui-ci doit s’appliquer :

« Les principes suivants s’appliquent aux colonies et territoires qui, à la suite de la guerre, ont cessé d’être sous la souveraineté des Etats qui les gouvernaient précédemment et qui sont habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation, et il convient d’incorporer dans le présent pacte des garanties pour l’accomplissement de cette mission. »

Qu’entendaient-ils donc exactement, tous ces donneurs de leçons, par « monde moderne, bien-être et développement  des peuples » ? Cela ne cachait-il pas une mise en condition programmée de ces derniers afin qu’ils répondent aux besoins du monde capitaliste et s’y soumettent, aiguillonnés par cette illusion qu’ainsi tout allait désormais pouvoir changer dans leurs vies, jusque-là si misérables ? …

C’est que grandement diminuée par la perte de millions d’hommes, et le retour de tout autant d’invalides désormais incapables de travailler, la poule aux œufs d’or du mode de production capitaliste, autrement dit, la force de travail, avait grandement besoin d’être reconstituée. Lors de la remise, le 7 mai 1919, du Traité de Versailles aux plénipotentiaires allemands, ces derniers, par la bouche du comte de Brockdorff-Rantzau, feront, en guise de synthèse des discussions, cette déclaration :

« Vous nous trouverez prêts à examiner la paix préliminaire que vous nous proposez avec l’intention de reconstituer avec vous ce qui a été détruit, de réparer en premier lieu le tort fait à la Belgique et de montrer au monde une ère de nouveau progrès politique et social. »

« Etant donné qu’il y a une trop grande foule de problèmes posés par le but commun, nous devrions bientôt faire discuter les points principaux par des commissions spéciales d’experts sur la base du projet que vous nous avez exposé. »

« A cette occasion, nous aurons pour objectif principal de reconstituer la force humaine   des peuples par la protection internationale de la vie et de la liberté de la classe ouvrière. »

Voilà qui avait le mérite d’être clair. Précisons qu’au moment de la signature du Traité, le régime politique qui présidait désormais aux destinées de l’Allemagne, – la République de Weimar, avait consacré le triomphe de la bourgeoisie. En France, celle-ci détenait les leviers de commandes depuis belle lurette, et elle avait pu jusque-là disposer, à son propre avantage, des destinées de son peuple, jusqu’à l’envoyer, sans état-âme, au casse-pipe. Entre gens de bonne compagnie, il y aurait dès lors moyen de s’entendre sur les principes fondamentaux qui règlent la vie des peuples (travailleurs) au gré des grands intérêts économiques et financiers.

Elle a vraiment bon dos, la classe ouvrière … Reste à savoir jusqu’à quand ?

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 24 octobre, 2018 |Pas de Commentaires »

30. Guerre de 1914-1918 : de l’histoire ancienne, sans aucun rapport avec nos vies présentes, et à venir ?…

PARTAGE DE LA SYRIEDans le cadre du premier conflit mondial, mais sans perdre de vue des événements internationaux contemporains qui risquent, à plus ou moins long terme, d’impacter le destin du peuple de France, nous allons voir comment les droits les plus élémentaires des peuples sont bafoués au profit des grands intérêts économiques et financiers qui, du fait de leur prépondérance, en viennent à s’immiscer dans les affaires intérieures des Etats.

Lorsqu’il rédige « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », Lénine note que « le capital financier est un facteur si puissant, si décisif, pourrait-on dire, dans toutes les relations économiques et internationales, qu’il est capable de se subordonner et se subordonne effectivement même des États jouissant d’une complète indépendance politique. »

Bien que cette remarque date de 1916, nous ne pouvons que constater à quel point elle reste pertinente à notre époque qui, pour notre plus grand malheur, n’en n’a toujours pas fini avec les guerres.  Ainsi, chaque jour, sommes-nous témoins de la terrible guerre civile qui dévore la Syrie avec, à sa tête, un « dictateur » qu’il suffirait, paraît-il, de déboulonner pour que tout s’arrange …comme en Irak et en Lybie : le peuple irakien et le peuple libyen ne s’en portent-ils pas mieux depuis que Saddam Hussein et Muammar Gaddhafi ont été éliminés ?…

Soyons sérieux. La question toute simple qu’il convient de se poser est celle-ci : que s’est-il donc passé pour qu’on en soit arrivé à un tel chaos qui mobilise, au niveau international, tant d’énergies et de moyens militaires et humanitaires pour y mettre fin ? Pour en savoir plus, il nous faudra faire un bond d’une centaine d’années en arrière. Allons-y bravement.

En 1914, le Moyen Orient, qui était alors sous la domination de l’Empire ottoman, constituait déjà un pôle stratégique pour les puissances occidentales. Dans un article publié en avril 2003 dans Le Monde Diplomatique, Henry Laurens rappelle qu’à cette époque, « les provinces arabes de l’Empire ottoman se trouvaient sous l’influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s’ajoutaient les Etats-Unis », et il ajoute, « les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes, mais au prix d’un centralisme autoritaire qui suscitait l’émergence d’un mouvement autonomiste arabe prêt à chercher des appuis chez les Européens. »

Comme nous le voyons ici, il existait déjà dans cette région, entre certaines communautés et le pouvoir en place, des conflits que les interventions incessantes des puissances impérialistes occidentales, motivées par la sauvegarde des intérêts vitaux qu’elles avaient dans cette zone, aggravaient encore. Précisons qu’à cette époque, la France occupait, en Syrie justement, la place de puissance dominante, grâce à ses investissements économiques, et à son rayonnement scolaire et culturel. A tel point qu’il était question d’une « France du Levant ».

Outre les aspects économiques, il y avait des enjeux stratégiques qui poussaient les puissances occidentales à contrôler ce secteur. Comme le souligne Jean-Jacques Becker, dans un dossier intitulé « La Grande Guerre en Méditerranée », publié en 2010 dans les « Cahiers de la Méditerranée », l’Empire ottoman, malgré la perte de nombreux territoires au XIXème siècle, puis à la suite des guerres des Balkans, « était encore (…, cc) une puissance méditerranéenne par le contrôle des détroits entre mer Egée et mer Noire, par les côtes de l’Anatolie et par celles de ses possessions arabes, la Syrie et la Palestine

En réalité, l’essentiel du combat mené en 1914-1918 par la France impérialiste, soutenue par ses alliés du moment, se situait ailleurs que dans la simple sauvegarde d’un lopin de terre national. Car au-delà de sa justification de défense de la patrie par le discours dominant auprès du bon peuple, la guerre constitue bien plutôt le moyen de rétablir, entre les puissances capitalistes concurrentes elles-mêmes, des « déséquilibres » économiques momentanés, tout en préparant les prochains conflits où les cartes seront redistribuées, et le butin partagé par les vainqueurs.

Hélas, nous ne cessons de constater, aujourd’hui encore, les conséquences désastreuses de l’impérialisme – « stade suprême du capitalisme », selon les termes de Lénine : en organisant le monde par l’annexion de pays,souvent dissimulée par un travestissement institutionnel, et la délimitation arbitraire et unilatérale des limites de leurs territoires, le grand Capital, appuyé sur la force armée, décide, en un tour de main, de la destinée de millions d’êtres humains. Ces guerres fratricides qui durent depuis des années, voire des dizaines d’années, et ces flots de refugié(e)s qui ne savent plus où aller, n’en seraient-ils pas une conséquence logique ?

Dans un article paru en 2002, et intitulé  « La France et sa politique de mandat en Syrie et au Liban (1920-1939) », Jean-David Mizrahi évoque la façon dont se sont comporté les Français et les Britanniques à l’égard des populations à l’occasion du partage de l’Orient arabe :

« Loin de procéder de la « mission sacrée de la civilisation » mise en exergue, le partage de l’Orient arabe entre mandats britanniques (Palestine et Irak) et français (Liban et Syrie)  s’enracinait au contraire au cœur des ententes inter-impérialistes du temps de guerre (accords Sykes-Picot de 1916), se confirmait en dehors de toute participation arabe (…). »

A cet égard, Lisa Roméo précisera, dans un article paru en 2011 sur le site « Les Clefs du Moyen-Orient », qu’en 1920, la Conférence de San Rémo scellait « le destin des provinces arabes sans prendre en considération les revendications des populations sur place et en oubliant définitivement les promesses d’indépendance faites pendant la guerre. » 

Face à cet acte perfide, les réactions du monde arabe ne s’étaient pas fait attendre puisque, si l’on en croît Lisa Roméo, toujours, « une insurrection populaire réunissant chiite et sunnite [avait éclaté] en Irak. En Syrie, les nationalistes [s’étaient radicalisés] alors que des violences [s’étaient succédées] en Palestine. (…). »

Une grave insoumission que les troupes françaises du général Gouraud devaient punir quelques mois plus tard en mettant fin au royaume arabe de Damas, et en imposant le mandat français, état de fait que la Société des Nations entérinerait deux ans plus tard, en 1922.

Vous avez dit « mission sacrée de civilisation » ? …

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 19 septembre, 2018 |Pas de Commentaires »

29. Un élément incontournable dans l’économie politique capitaliste : la dialectique du loup et de l’agneau

Loup et agneauLa durée et le caractère particulièrement meurtrier du conflit de 1914-1918, où il fallait la perte de milliers d’hommes pour que soient gagnés quelques pouces de terrain, des destructions matérielles considérables, les difficultés extrêmes vécues par la population civile pour assurer sa propre existence et, pour finir, les énormes profits réalisés par les industries de guerre et leurs intermédiaires, – tout cela avait fini par ébranler dangereusement les fondements de ce qui, jusque-là, semblait faire tenir ensemble les groupes antagonistes qui composaient l’édifice social.

Or, en dépit de tout ce qu’il avait dû supporter durant quatre années d’une guerre épouvantable, le peuple de France n’avait pas bougé … Comme le souligne François Bouloc, dans une étude réalisée en 2008 sur la Grande Guerre, « la vengeance projetée n’aura pas lieu, empêchée entre autres par une démobilisation orchestrée au compte-gouttes. »

Outre les mesures qui avaient été prises par les gouvernants pour neutraliser des effets de groupe qui auraient pu s’avérer redoutables à l’occasion du retour des combattants, il y avait eu le concours d’une préparation psychologique de longue haleine qui, à la veille de la guerre, avait déjà commencé à porter certains fruits.

Ainsi, en 1912, le contexte politique semblait s’être apaisé en France, laissant présager qu’on en avait terminé avec tous les soubresauts subversifs qui venaient périodiquement, depuis la grande secousse de 1789, entraver la marche des affaires, et dont certains épisodes (1830, 1848, et enfin 1871, où la Commune avait dû être écrasée dans le sang, et ses « meneurs » déportés dans des colonies françaises utilisées comme prisons politiques), s’étaient révélés particulièrement dangereux pour les classes liées à la propriété privée des moyens de production et d’échange et qui, de ce fait, avaient tout à redouter d’un basculement du rapport de forces au profit de la classe ouvrière.

En 1912 donc, on avait pu constater que certaines jeunes élites qui, par le passé, avaient pu être séduites par le socialisme et, pire encore, par l’internationalisme, étaient devenues bien plus raisonnables, à tel point qu’un certain Henry du Roure, s’était félicité de constater, chez celles-ci, « une renaissance proprement religieuse », se traduisant par des « adhésions profondes et sans réserves à la morale et aux dogmes catholiques ».

Par bonheur, la jeunesse ouvrière paraissait, elle-aussi, rentrer dans de bien meilleures dispositions morales, depuis que « l’action des patronages catholiques » exerçait sur elle une action « puissante et continue. » On avait pu compter sur l’influence bienfaitrice de groupements tels que le Sillon, dont Henry du Roure avait fait lui-même partie et qui, selon ce qu’il pouvait en dire, avait « contribué, plus qu’aucun autre groupement peut-être, à donner aux jeunes ouvriers, en même temps qu’à de jeunes bourgeois, la fierté d’être chrétiens et la volonté d’être apôtres. »

Contre toute attente, cette sorte d’état de grâce mystique dans lequel la jeunesse française semblait alors se trouver, les efforts faits par des groupements chrétiens pour qu’enfin ouvriers et bourgeois s’en aillent bras dessus-bras dessous porter la bonne parole du pardon et de la réconciliation, n’empêchaient pas la lutte des classes de continuer à s’exprimer avec  entêtement. Témoin de cette époque, Henry du Roure dénonçait ainsi « l’anarchie ouvrière, le sabotage, la grève chronique, la propagande antimilitariste et néo-malthusienne, c’est-à-dire l’industrie paralysée, l’ordre menacé, la patrie affaiblie. »

Or, – et c’est là que résident toutes les contradictions d’une société constituée en classes et fondée sur l’exploitation de l’être humain par l’être humain,  il ne pouvait s’agir malgré tout de transformer le peuple français en doux agneau. Malgré un contexte de violence latente à l’intérieur du pays, qui imposait à l’Etat la nécessité de faire appel à l’Eglise (dont il s’était officiellement séparé en 1905 !) pour tenter de calmer les esprits restés encore trop revendicatifs, il fallait en même temps, dans le cadre de la situation internationale de l’époque qui était pour le moins tendue, préparer psychologiquement le peuple afin qu’il soit prêt, à la première occasion, à se jeter avec toute la hargne nécessaire sur le camp d’en face pour lui disputer ses parts de marché, jusqu’à le détruire, s’il le fallait.

Et pour préparer psychologiquement les Français à la grande curée dont ils étaient censés tirer pour eux-mêmes tous les bénéfices – à l’instar des richesses qu’aux époques fastes, le très généreux Napoléon 1er promettait à ses armées pour les encourager à voler et à extorquer les pays conquis,  il suffirait de leur rappeler à quel point ils étaient attachés corps et âme à cette mère patrie, à laquelle ils devaient leur propre existence, et celle de leurs proches.

En mai 1913, au moment où une vague antimilitariste balayait la France en réaction à un projet de loi visant à modifier l’organisation de l’armée et prévoyant, en particulier,  l’allongement de la durée du service militaire de deux à trois ans, Georges Clémenceau avait pris sa plume rageuse pour tancer cette jeunesse ingrate et lui rappeler ses devoirs de … propriétaire, statut auquel les paysans, qui composaient la majorité de la population française au moment de la Grande Révolution, avaient pu accéder grâce à celle-ci, et qui, depuis, y tenaient comme à la prunelle de leurs yeux.

Pour Clémenceau, il suffisait de jouer sur cette corde sensible pour obtenir tout ce qu’on voulait, et même au-delà …

« Tandis que tu désarmes, entends-tu le fracas des canons, de l’autre côté des Vosges ? Prends garde. Tu pleurerais tout le sang de ton cœur sans pouvoir expier ton crime. Athènes, Rome – les plus grandes choses du passé – furent balayées de la terre le jour où la sentinelle faillit, comme tu as commencé de faire. Et toi, ta France, ton Paris, ton village, ton champ, ton chemin, ton ruisseau, tout ce tumulte d’histoire dont tu sors puisque c’est l’œuvre de tes anciens, tout cela n’est-il donc rien pour toi et vas-tu, sans émoi, livrer l’âme dont est pétrie ton âme à la fureur de l’étranger ? Oui ! Dis-donc que c’est cela que tu veux, ose le dire afin d’être maudit de ceux qui t’ont fait homme et d’être déshonoré pour jamais. »

Inutile de rappeler à nos concitoyen(e)s – les élites qui nous gouvernent ainsi que les gens à leur solde, prennent soin de le faire le 11 novembre de chaque année – à quel point la jeunesse de France l’aura défendu pied à pied, son pauvre petit lopin de terre, là-bas, dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs…

Christine CUNY

 

Publié dans : Non classé | le 30 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

28. La guerre avec, en toile de fond, le nationalisme et la défense des grands intérêts économiques

1914 La guerre du droit1912. Il semble qu’une page de l’histoire politique de la France se tourne. Les auteurs d’une enquête menée cette année-là au sein des grandes écoles françaises destinées à former les futures élites du pays, observent alors qu’ « il y a quinze ans, la jeunesse intellectuelle, formée par l’idéalisme universitaire et une culture cosmopolite, était toute entière gagnée au socialisme international. » »

Or, force est de constater qu’ « aujourd’hui [en 1912], ce n’est plus l’humanité, l’universel, mais la nation, qui semble [à cette jeunesse] le centre où tout se discipline et prend ses vraies proportions ; c’est du point de vue français qu’elle aborde la question politique. La tendance naturelle de son esprit l’a ramenée à une plus saine notion du possible. Divisée quant aux partis, c’est-à-dire quant aux systèmes et aux conclusions qu’elle adopte, elle est unanime dans le vif sentiment qu’elle a des causes de notre diminution nationale. »

Nous voici semble-t-il renvoyés aux prémisses d’une Union sacrée qui, deux ans plus tard, présenterait le grand avantage de transcender les partis politiques et leurs oppositions et, par conséquent, d’enjamber tout bonnement la démocratie, telle qu’elle se conçoit dans son sens premier qui est d’être le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Il se trouve que, depuis la chute de Robespierre, et depuis que la Révolution française a tourné définitivement au profit de la bourgeoisie, la démocratie française n’a plus grand-chose à voir avec un gouvernement d’essence et d’exercice populaire, puisque des élites désormais seules habilitées, du fait de leurs « capacités » et « talents » reconnus, à décider des destinées du pays, font désormais face à la masse de la population, réduite à acquiescer à tout ce qui lui est imposé, dans son propre intérêt, paraît-il.

Mais revenons à notre enquête …  Publiée une première fois en 1912, elle ferait l’objet, quelques mois après la fin de la guerre, d’une 11ème édition agrémentée d’une préface dans laquelle les auteurs (qui se présentent sous le pseudonyme d’Agathon) se posent la question de savoir dans quel état d’esprit politique les survivants du grand carnage retourneraient à la vie civile et, en particulier, quelle serait l’attitude des futures élites vis-à-vis de cette « majorité numérique » que, plus tard, elles auraient la lourde charge de gouverner, et dont une grande partie n’avait pas hésité à se faire massacrer pour défendre ce qu’elle croyait être sa patrie.

Car la guerre et ses conséquences ne pouvaient qu’avoir un impact profond sur l’organisation politique du pays. Pour Agathon, « ce serait une duperie de croire que plusieurs millions d’hommes ne se porteront pas vers des doctrines morales ou des opinions politiques divergentes. »

Ainsi, les combattants appartenant aux jeunes élites qui avaient survécu aux affres de la guerre, ne pouvaient pas demeurer insensibles « devant les infinies misères silencieusement consenties par un peuple ignorant, arraché à sa vie quotidienne, soumis à toutes les peines, toutes les privations, toutes les tortures physiques et morales, et qui porte tout ce poids, sans se lasser, -sans lâcher pied ? C’est bien une parole de bonté qui, pour ces êtres d’élite, est montée du champ de carnage et de mort. »

Bien qu’une « parole de bonté » était censée surgir du malheur enduré par toute une génération sacrifiée pour la préservation de ce qui lui apparaissait comme étant le bien commun, un fossé ne pouvait que subsister entre un « peuple ignorant » (sic !) et ses élites … Un fossé qui s’était encore creusé depuis cette terrible guerre, particulièrement monstrueuse en ce qu’elle avait été destructrice et meurtrière pour le plus grand nombre, tandis que, pour quelques-uns, elle s’était révélée une source de profits juteux.

L’Union sacrée qu’avait connue la France avant-guerre, où les classes sociales semblaient réconciliées en vue de la défense de la nation, avait pris du plomb dans l’aile, et l’on peut dire que les choses risquaient de très mal tourner sur le plan social. Dans les notes qu’il rédigeait quotidiennement depuis le front, un sergent n’avait-il pas écrit, plein d’inquiétude …

« Gare après, lorsque la paix nous aura renvoyés, je ne réponds pas trop de ce qui pourra se passer. Je crois que beaucoup de ceux qui auront souffert ne supporteront pas la moindre parole déplacée et feront justice eux-mêmes« .

Sans doute les élites françaises ont-elles été soulagées, la grande secousse annoncée n’ayant finalement pas eu lieu… Quant au peuple russe, épuisé par la guerre et écrasé par un régime arriéré et barbare, il n’avait pas hésité, en 1917, à sauter le pas pour se lancer à l’assaut d’une étoile renfermant toutes les promesses d’un monde nouveau.

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 17 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

27. L’appel des armes : vers une reconquête de la grandeur française

L'APPEL DES ARMES (2)En France, la défaite de 1870 ainsi que les événements tragiques liés à l’écrasement de la Commune de Paris survenus un an après, avaient laissé des traces profondes dans les esprits. Tandis que le pays en était sorti mutilé et exsangue, son peuple qui, en d’autres temps, avait pu se montrer si entreprenant, semblait depuis lors miné par le défaitisme et l’inertie.

Comme le relatait un jeune officier français en 1912,  « la génération qui parvint à l’âge d’homme vers 1895 était née entre 1855 et 1870. Elle avait vu les horreurs de l’invasion, les misères de la guerre. Son imagination avait été frappée par la vue des convois de blessés, par les récits fantastiques des mères ou des vieux. Ils avaient vu des deuils innombrables autour d’eux.»

Le pire pour ce jeune militaire, et le plus regrettable sans doute, était que, désormais, « dans leur âme déprimée, ils avaient peur de la guerre, pour les catastrophes qu’elle amène avec elle. Ils avaient une âme de vaincus. Ils n’osaient agir, ils ne pensaient qu’à se défendre. Commerçants ou industrielsils n’osaient se lancer dans l’aventure ; ils étaient prudents. Soldats, ils pensaient surtout à la défensive, quel que soit le nom dont ils se servaient pour leur doctrine (…).»

Ainsi donc, le Français, que jadis l’on avait connu si brave, si audacieux et si conquérant, avait-il  disparu à jamais ? Persuadé du contraire, Georges Clemenceau déclarerait en 1908 :

« « Nous avons reçu la France au sortir d’une effroyable épreuve [la guerre de 1870]. Pour la refaire dans sa légitime puissance d’expansion, comme dans sa dignité de haute personne morale, nous n’avons besoin ni de haïr ni de mentir : pas même de récriminer. Nos regards vont à l’avenir. Fils d’une grande histoire, jaloux des belles impulsions natives où se forma la vertu civilisatrice de la France, nous pouvons regarder dans la quiétude de notre âme les descendants des fortes races qui se sont mesurées, depuis des siècles, avec les hommes de notre terre, sur des champs de bataille dont on ne peut faire le compte. »

A l’époque où il était président du Conseil et ministre de l’Intérieur, celui qui fut surnommé « le Tigre », était bien placé pour savoir que, depuis  1905, la menace était bien présente d’un nouveau conflit armé entre la France et l’Allemagne, notamment à propos du partage du continent africain dont les richesses excitaient les appétits européens.  Bien qu’elle nourrissait une certaine inquiétude, cette menace ne pouvait somme toute que tomber à pic pour ceux qui n’avaient pas renoncé à ces velléités belliqueuses d’autrefois dont on avait pu mesurer ce qu’elles pouvaient produire de merveilles aux temps bénis de la Révolution version girondine et du 1er Empire…

Or, il apparaît que l’une des caractéristiques de cette « menace allemande » était de provoquer une modification en profondeur du comportement de la jeunesse française et, en particulier, de cette jeunesse appartenant aux élites qui, tôt ou tard, présiderait aux destinées du pays … Une jeunesse qui, à l’instar des étudiants de la prestigieuse Sorbonne, s’était montrée jusqu’alors bien plus prompte à entonner L’Internationale  que La Marseillaise … En 1912, et un certain L. Dumont-Wilden observe que …

« Depuis cinq ou six ans, il y a quelque chose de changé dans les allures, dans les mœurs, dans les façons de sentir et de penser de la jeunesse française, cela saute aux yeux. Certains mots sonnent autrement, d’autres mots n’ont plus le même sens, et il faudrait être complétement insensible pour ne pas se rendre compte que le climat moral de Paris, surtout, s’est profondément modifié. »

Voilà que grâce aux « coups » de Tanger (mars 1905) et d’Agadir (juillet 1911) fomentés par l’Allemagne, le vent commençait à tourner du bon côté chez les jeunes élites françaises. Si l’on en croît les auteurs d’une enquête menée deux ans avant le déclenchement de la guerre, « on ne trouve plus, en effet, dans les Facultés, dans les grandes écoles, d’élèves qui professent l’antipatriotisme.  A Polytechnique, à Normale, où les antimilitaristes et les disciples de Jaurès étaient si nombreux naguère, à la Sorbonne même, qui compte tant d’éléments cosmopolites, les doctrines humanitaires ne font plus de disciples. A la Faculté de droit, à l’Ecole des sciences politiques, le sentiment national est extrêmement vif, presque irritable. » Pour preuve, « les mots d’Alsace-Lorraine y suscitent de longues ovations, et tel professeur ne parle qu’avec prudence des méthodes allemandes, par crainte des murmures ou des sifflets. »

Tout cela n’était-il donc que des gamineries d’adolescent sans lendemain ? Ce « réveil de l’instinct national » n’était-il pas plutôt le signe d’une régénérescence de ce Français des époques fastes ? En tout cas, et du point de vue des auteurs de l’enquête de 1912 qui, d’ailleurs, s’en félicitent,  « cette magnifique renaissance des vertus de la race n’a fait que se préciser depuis 1905, « avènement de la génération nouvelle ». (…) Une aube, une grandissante aurore se leva sur l’obscurcissement de cet automne 1905, où notre jeunesse comprit que la menace allemande était présente. » 

Il advint ce prodige que, grâce à l’Allemagne qui s’était faite en quelque sorte le révélateur involontaire des qualités guerrières de la « race française », « le patriotisme de la jeunesse française s’approfondit alors et se fortifia en réflexion, en raison, en action » au point que,  «  l’été dernier, elle envisagea la guerre sans effroi : au pays tout entier, elle communiqua sa confiance. (…) Et lorsqu’on parla du traité franco-allemand, les quinze cents étudiants de Paris, sans distinction politique, furent tous d’accord pour protester les premiers contre la cession du Congo à l’Allemagne (…). »

Etait-ce là une préfiguration de cette Union sacrée en faveur de la guerre qui,  deux ans plus tard, emporterait  le peuple de France dans la tourmente ?

Car, ce qu’il ne fallait surtout pas faire, c’était toucher à ce gâteau africain que la France considérait comme une chasse gardée, vers laquelle s’étaient par ailleurs portés les rêves et les désirs les plus fous d’une jeunesse avide d’aventure et d’exploits, à l’exemple de ce lieutenant breveté d’Etat-Major  de vingt-huit ans, qui, en 1912, écrivait plein d’émotion :

«  On nous façonnait des âmes de lutteurs, juste au moment où nos troupes, grâce à leur héroïsme, à leur dévouement, au prix de leur vie nous conquéraient un immense empire colonial. Adolescent, c’est avec passion que nous lisions les récits des exploits de nos troupes, au Tonkin, en Chine, au Soudan. Nous voulions imiter ces vaillants, qui, pour agir, s’en vont loin de la France. Nous aussi, nous voulons agir. »

Il faut redire à quel point elle avait été regonflée à bloc cette nouvelle génération à qui l’on  confierait la si lourde (et si inhumaine) tâche de réparer l’honneur d’une France humiliée … Le jeune officier  français interrogé en 1912 rappellera qu’elle «  n’a pas vu la déroute », et que « de la guerre de 1870, elle ne connaît que les récits qu’on lui en fait, où l’on exalte la bravoure de nos troupiers, leur dédain de la mort. (…) Nos mères nous parlent de revanche. Mais, qui dit revanche, dit  attaque, dit lutte ; et nos jeunes cerveaux sont pénétrés de l’idée qu’il nous faut agir, qu’il nous faut lutter. »

Le salut de la France résidait désormais dans la défense jusqu’au-boutiste de valeurs fondamentales censées être renfermées dans la nation, et elle seule … Laissons notre jeune officier nous en dire un peu plus …

« Nous aimons l’action, nous adorons notre patrie ; voilà les caractéristiques de notre génération. Industriels ou commerçants, nous osons nous lancer dans des entreprises audacieuses, si nous les jugeons productives ; nous nous expatrions ; nous hasardons nos capitaux aux colonies. Littérateurs, nous exaltons la volonté, nous prêchons l’énergie. Soldats, nous avons abandonné les théories funestes de la défensive. Nous voulons agir. Pour imposer notre volonté à l’ennemi, nous l’attaquerons. Attaquer, c’est encore le meilleur moyen de se défendre. »

Quant à l’attitude de la génération à venir, il suffirait, pour qu’elle ne dévie point de la voie sacrée tracée par ses aînés, de lui montrer le monde, et de lui dire :

«  Achevez l’œuvre que nous avons commencée. Conquérez à la France de nouveaux débouchés.Conquérez-lui de nouvelles amitiés. » Confiants en eux-mêmes, ils se jetteront ardemment dans la lutte. Ils poursuivront notre renaissance industrielle et commerciale. Ils achèveront notre renaissance morale. »

C’est alors qu’enfin !, cette génération nouvelle « sera fière, orgueilleuse d’être française. Elle sera reconnaissante à la patrie de lui procurer ces douces satisfactions de l’âme. Plus tard, elle sentira encore que c’est cette même patrie qui la protège au loin. C’est d’elle qu’elle tire sa force ; c’est elle qui lui permet de réussir dans cette lutte de peuples. Cette génération, quand ce ne serait que par utilitarisme, désirera ardemment que la France devienne toujours plus grandetoujours plus forte. Pour atteindre ce but, ces hommes d’action seront prêts à tous les sacrifices. »

Nous savons à quelles extrémités ce dévouement et cette abnégation auront été menés en 1914-1918. Et comme si cela n’avait pas été suffisamment meurtrier pour qu’un peuple soit enfin jugé digne de sa mère patrie, il y aurait encore à subir 1939-1945, la guerre d’Indochine et puis la guerre d’Algérie ….

De l’histoire ancienne, tout cela ?… La question reste plus que jamais ouverte.

Christine CUNY

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé | le 1 juillet, 2018 |Pas de Commentaires »

26. Les terribles enjeux politiques et économiques des guerres coloniales menées par la France

colonisationOù nous voyons, dans toute son ampleur, le brigandage criminel pratiqué par ces « honnêtes gens » que sont les gens de biens … Voici Jules Ferry dans son discours du 28 juillet 1885 devant la Chambre des députés :

« … La forme première de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante. Mais il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de produits. Et c’est là la forme moderne, actuelle, la plus répandue et peut-être la plus féconde (…) »

« Mais il n’y a pas que cet intérêt dans la colonisation. Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux ; l’illustre Stuart-Mill a consacré un chapitre de son ouvrage à faire cette démonstration, et il la résume ainsi : pour les pays vieux et riches, la colonisation est une des meilleures des affaires auxquelles ils puissent se livrer. »

C’est qu’il avait tout compris, notre Jules Ferry national, à tel point qu’il s’était fait le chantre de la colonisation française laquelle, ne serait-ce que dans les faits, ne datait tout de même pas d’hier …

Nous savons, en effet,  grâce aux recherches qu’a pu mener  un certain Lénine, que  l’ensemble des colonies ou protectorats de la France constituaient en 1876 déjà, 0,9 million de kilomètres carrés pour 6 millions d’habitants ;  or, à la veille de la première guerre mondiale, en 1914, celle-ci contrôle désormais 10,6 millions de kilomètres carrés avec 55,5 millions d’habitants. Par comparaison, il faut noter qu’à cette époque, la surface de la métropole n’est que de 0,5 millions de kilomètres carrés, avec 39,6 millions d’habitants.

Le cas de la France n’est cependant pas isolé. Rappelant que « le but de l’impérialisme, c’est d’exporter le capital dans les pays les plus faibles », Lénine met en évidence le processus historique qui a conduit les grandes puissances, dont la France, à se ruer sur des pays entiers afin d’en prendre le contrôle :

« Les peuples qui, de 1789 à 1871, ont combattu la plupart du temps à la tête des autres peuples pour la liberté, sont devenus désormais, après 1876, à la faveur d’un capitalisme hautement développé et « plus que mûr », les oppresseurs et les exploiteurs de la majorité des populations et des nations du globe. Entre 1876 et 1914, six « grandes » puissances ont accaparé 25 millions de kilomètres carrés, soit une superficie représentant deux fois et demis celle de toute l’Europe ! Six puissances tiennent dans la servitude plus d’un demi-milliard (523 millions) d’habitants des colonies. Pour 4 habitants des « grandes puissances », il y en a 5 dans « leurs » colonies. » 

Il est dès lors inévitable que le partage du monde,  réalisé dans un contexte de violence extrême à l’égard des populations colonisées, crée, en outre, entre les nations capitalistes, en tant qu’elles sont en quête constante de sources de matières premières et de débouchés pour l’exportation des capitaux, des conflits d’intérêt dont la résolution, momentanée d’ailleurs, n’est possible que dans la guerre.

C’est ainsi, comme le souligne encore Lénine, que « la guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles, en régime capitaliste, de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont les crises dans l’industrie et les guerres en politique. »

N’est-ce pas là un système qui porte en lui-même le germe de sa propre destruction ?….

Renvoyée définitivement dans les nimbes de la bienheureuse époque des Lumières, la libre concurrence économique entre des Etats censés négocier sur un pied d’égalité,  fait place à  un système de brigandage où il s’agit  de forcer un « partenaire » à se soumettre, en échange d’une « contrepartie », mais aux conditions qu’on entend  lui imposer… jusqu’à provoquer, à plus ou moins longue échéance, sa ruine.

Il en est ainsi de l’attitude  des monopoles qui, selon ce que nous en dit Lénine,  « introduisent partout leurs méthodes : l’utilisation des « relations » pour des transactions avantageuses se substitue, sur le marché public, à la concurrence. Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux, etc. »

Or, c’est ce genre de procédé auquel la France avait très souvent eu recours pendant les années 1890-1910. En voici l’une des péripéties rapportée avec force détails par Lénine lui-même :

« La France, créditrice de la Russie, a « fait pression » sur elle lors du traité de commerce du 16 septembre 1905, en se faisant accorder certains avantages jusqu’en 1917. Elle fit de même à l’occasion du traité de commerce qu’elle signa avec le Japon le 19 août 1911. La guerre douanière entre l’Autriche et la Serbie, qui dura, sauf une interruption de sept mois, de 1906 à 1911, avait été provoquée en partie par la concurrence entre l’Autriche et la France quant au ravitaillement de la Serbie en matériel de guerre. En janvier 1912, Paul Deschanel déclarait à la Chambre que les firmes françaises avaient, de 1908 à 1911, fourni à la Serbie pour 45 millions de francs de matériel de guerre.» 

Quelques années plus tard, comble d’ironie, une grande partie du peuple français sombrerait corps et âmes sous un déluge de fer et d’acier.

 Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 6 juin, 2018 |Pas de Commentaires »

25. Guerre … La collectivité, otage des intérêts privés ?

 

Fabrication d'obus 14-18Au-delà des dégâts humains incommensurables qu’elle cause, la guerre contribue par ailleurs à la mise sur la paille de l’Etat… au profit de quelques-uns. A cet égard, on peut dire que les conséquences de celle de 1914-1918, en particulier, sont remarquables puisque, selon Henri Guillemin, « la dette intérieure, à elle seule, dépasse 100 milliards.» !

Or, d’après les recherches que l’historien a pu mener, il ressort que « cet appauvrissement de l’Etat s’est accompagné de prodigieux enrichissements privés ; les fournisseurs de guerre ont réalisé des bénéfices colossaux, et Loucheur, ministre de l’Armement sous Clémenceau, a placé aux diverses directions économiques les représentants d’un  capitalisme de choc. »

Ainsi, toujours selon Henri Guillemin, il apparaît que « les usines Kuhlmann, les établissements Gnome et Rhône, le trust du blé, les Gillet de Lyon, soyeux passés à la chimie et associés aux Motte de Lille, ont connu une prospérité rayonnante, et de nouveaux venus diligents se sont introduits parmi les princes, Boussac avec sa toile d’avion, Renault avec ses chars, Loucheur lui-même avec les gaz de combat (…) ». 

Et ce n’est pas tout puisque « les achats à l’étranger ont offert également le moyen d’opérations splendides. Le cas des achats d’acier est particulièrement exemplaire : l’occupation, par l’ennemi, du nord-est de la France avait retiré au pays 80% de sa production métallurgique ; des tonnes d’acier étaient constamment nécessaires ; d’où la création de comptoirs d’achat dont le principal était à Londres. La gestion de ce bureau avait été confiée au Comité des Forges sous la direction d’un Wendel, ses tractations devaient recevoir l’agrément et de l’attaché militaire à Londres, et d’un délégué du sous-secrétariat d’Etat aux Munitions. »

Or, nous apprenons ici, avec une certaine stupéfaction, que cet attaché militaire, le colonel de la Panouse, est l’époux de Sabine de Wendel, et que le délégué de l’Etat, Exbrayat, appartient à la fois à la Banque Demachy (dont les Wendel sont les principaux actionnaires) et à l’Union parisienne où il a H. de Wendel pour collègue. Voici donc comment, toujours selon Henri Guillemin, « s’effectuait en famille l’apparent contrôle de l’Etat. Les accords d’achat assuraient au Comité des Forges, pour son rôle d’intermédiaire, les bénéfices qu’il aurait réalisés comme vendeur, sibien que la tonne d’acier anglais parvenait à l’Etat français pour un prix cinq fois supérieur à celui qu’avaient payé, en fait, les acquéreurs officiels. » !!

Un intermédiaire devenu donc incontournable pour sortir la Nation du pétrin où elle s’était fourrée  … Dans un livre-plaidoyer paru en 1919, Robert Pinot, secrétaire général du Comité des Forges, s’attachera à rappeler à de nombreuses reprises l’esprit d’initiative et le désintéressement dont celui-ci avait su faire preuve dans le cadre de sa contribution à l’effort de guerre en vue de la Victoire. En effet, écrit-il, « on ne saurait honnêtement parler de l’augmentation de la production du métal, du développement quasi prodigieux de la fabrication des munitions, du matériel d’artillerie et des fusils, sans citer le nom du Comité des Forges. » Ainsi, « toutes les fois que, par une action personnelle ou concertée, le rendement de nos industries de guerre pouvait être augmenté, le Comité des Forges n’a pas hésité à en prendre l’initiative.« 

Mais le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Ce gros « effort » que le Comité des Forges avait dû produire dans sa gestion, pour le compte de l’Etat, des Services d’approvisionnement pendant toutes ces années qu’avait duré une guerre épouvantable, aboutirait tout de même, selon ce que nous en dit Robert Pinot, à « un mouvement de fonds de près de 800 millions. [Le Comité des Forges avait] rendu possible à l’étranger des opérations qui devaient assurer à l’Etat les sommes dont il avait besoin. Il [avait] fait contribuer ses adhérents aux ouvertures de crédit commerciaux qui [avaient] été réalisés en Suisse et aux Etats-Unis, et qui [s’étaient] élevés à plus de 500 millions. »

Tout cela n’a rien de bien surprenant lorsque l’on sait que les intérêts économiques – capitalistes, en particulier – dominent la société dans son ensemble et n’atteignent finalement, dans la guerre, que leur paroxysme. Francis Delaisi, contemporain de cette époque, avait déjà pu le constater, quelques années avant le déclenchement de la guerre :

« En Allemagne, comme en France, comme dans toutes nos grandes nations européennes, ce sont ces intérêts-là – et non pas le caprice des monarques – qui dominent la politique étrangère de la paix ou de la guerre. »

Par suite, ce sont encore de ces mêmes intérêts que procède lidéologie dominante dont la presse inféodée constitue l’un des instruments privilégiés : pour Francis Delaisi, qui constate en 1911 que « de braves Français (…) croient que l’unique souci des Prussiens est de se jeter sur eux », il ne fait pas l’ombre d’un doute que « la grande presse fait tout ce qu’elle peut pour entretenir cette crainte », parce que cela est « indispensable à nos métallurgistes pour faire voter les canons et les cuirassés qui enrichissent leurs actionnaires : sans la peur du croquemitaine allemand, que deviendraient les dividendes du Creusot ? »

Si les temps et les acteurs ont changé,  le scénario n’est-il pas resté le même ?…

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 13 mai, 2018 |Pas de Commentaires »

24. La défense de la patrie, une notion à géométrie variable ?

 On les aura !Lors de la séance parlementaire du 28 juillet 1885 consacrée à la discussion d’un projet de crédits extraordinaires destinés à financer une expédition à Madagascar où la France tente d’imposer son protectorat, Jules Ferry expose, en tant qu’il est le porte-parole de cette nouvelle politique de conquête coloniale, les considérations qui justifient celle-ci, en particulier, « au point de vue de ce besoin de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l’Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France, le besoin de débouchés. »

Jules Ferry ne mâche pas ses mots, n’hésitant pas à brandir devant les représentants de la nation le spectre d’une catastrophe prochaine si la France ne réagit pas face à ce fait terrible   « qu’à côté d’elle l’Allemagne se couvre de barrières, parce que au-delà de l’océan les États-Unis d’Amérique sont devenus protectionnistes et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu’on n’y voyait pas autrefois. »

La caractéristique essentielle du Capital étant, comme le rappelle Marx, d’ « outrepasser toute proportion, puisqu’il recherche un surtravail démesuré, une productivité illimitée, une consommation immodérée », il doit arriver et il arrive effectivement, que le magique « laissez-faire, laissez-passer », prenne un caractère redoutable, en ce qu’il finit par se retourner contre ceux-là mêmes qui n’ont de cesse de le revendiquer.

Dans ces conditions, tout traité de commerce, même rempli des meilleures intentions, ne pourra aller contre ce fait, souligné par Lénine, que « le capital gagne à la banqueroute du capitaliste concurrent et de la nation concurrente, en se concentrant encore davantage ; aussi, plus est exacerbée et « serrée » la concurrence économique, c’est-à-dire la poussée économique vers la faillite, et plus forte est la tendance des capitalistes à y joindre la poussée militaire pour hâter la banqueroute du rival

De fait, observant dès 1911 les préparatifs militaires de grande envergure engagés de part et d’autre par l’Angleterre et l’Allemagne, Francis Delaisi notait que « ce n’est pas une guerre d’annexion et de conquête que l’on veut faire, [mais] une guerre commerciale. C’est pourquoi on va en revenir aux vieux procédés des corsaires et du blocus continental. Que veut l’Angleterre ? Ruiner l’industrie allemande. Pour cela, un bon moyen : la priver [par le blocage des transports par mer] des matières premières et lui fermer ses débouchés. »       

Jusqu’au moment où il ne resterait plus d’autre solution « pour hâter la banqueroute du   rival » que de mobiliser des milliers de braves petits soldats prêts au sacrifice pour défendre la grande cause nationale … Mais quelle peut être en réalité la nature de cette cause, dans un pays dont l’économie toute entière repose sur le mode de production capitaliste, autrement dit, sur la propriété privée des moyens de production et d’échange ? Défendre la cause nationale, ne serait-ce pas, dans ce cadre précis, défendre la cause de la bourgeoisie elle-même ?

la patrie

Ouvrons le Bulletin n° 1 du Comité de l’Afrique française, publié en janvier 1891 : nous y apprenons que ce Comité, constitué un an plus tôt, est né sous l’impulsion d’ « un certain nombre de personnes animées d’un zèle patriotique » qui « ont été amenées à prendre l’initiative de l’envoi de diverses missions dans le centre de l’Afrique. » Et l’auteur d’ajouter que « ces mêmes personnes ont cru nécessaire de donner un caractère permanent à leur action africaine. » Nous découvrons en outre, avec un certain étonnement, que ces personnes   « ont organisé à leurs frais l’expédition Paul Crampel, dont le but est d’explorer la région comprise entre le Congo et le lac Tchad et d’y conclure des traités. »

Qu’est-ce à dire ?… Comme pour couper court à toute remarque embarrassante, le rédacteur du Bulletin s’empresse de mettre aussitôt les choses au point : « Il va sans dire, écrit-il, que le but du Comité, constitué dans une pensée purement patriotique, en dehors de tous les partis, est absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

Vraiment ?… Voyons de plus près qui l’on pouvait trouver parmi les membres si     « désintéressés » de ce Comité :

Le prince d’ARENBERG, directeur du Journal des Débats, député

AYNARD, banquier, député de Lyon

CROUAN, vice-président de la Chambre de commerce de Nantes

Le général DERRECAGAIX, chef du service géographique au ministère de la Guerre

Le général-marquis de GALLIFFET (qui s’illustra par sa brutalité et sa cruauté au moment de la Commune de Paris)

SIEGFRIED, négociant du Havre, député

PERMEZEL, vice-président de la Chambre de commerce de Lyon

Autant de cadres de l’armée, de députés, de banquiers, de négociants, d’industriels, mais aussi de membres du prestigieux Institut de France flanqué de ses cinq académies (l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des Beaux-Arts, et enfin – et non la moindre – Académie des sciences morales et politiques) qui s’y trouvent réunis en vue d’atteindre un même objectif qui est – il faut le rappeler, puisqu’eux-mêmes y insistent, « absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

Mais voyons précisément de quoi il retourne pour ces braves gens :

« Nous assistons à un spectacle unique dans l’histoire : le partage réel d’un continent à peine connu par certaines nations civilisées de l’Europe. Dans ce partage la France a droit à la plus large part, en raison de l’abandon qu’elle a consenti aux autres nations de ses droits sur l’Afrique orientale et des efforts qu’elle a faits pour le développement de ses possessions de l’Algérie-Tunisie, du Sénégal et du Congo« .

A cet égard, l’organe de propagande du Comité de l’Afrique française n’hésite pas déclarer que des initiatives telles que l’expédition Paul Crampel, « paraissent de plus en plus nécessaires aujourd’hui, où il s’agit d’acquérir dans l’Afrique centrale les droits du premier occupant, et de développer ensuite notre commerce dans les régions placées sous l’influence française comme le sont maintenant les pays compris dans la boucle du Niger. »

Et l’auteur du Bulletin de s’empresser de rappeler qu’en favorisant d’autres expéditions à l’aide de fonds privés, la « cause de l’influence française » avait

pu être servie « sans engager les ressources ou la responsabilité de l’Etat. » Nous ajouterons : et sans devoir rendre aucun compte à la collectivité sur ce genre d’initiatives pour le moins risquées et engageant à plus ou moins long terme la responsabilité de tout un pays.

Mais, après tout, n’est-ce pas là une caractéristique essentielle des démocraties représentatives, en ce qu’elles permettent, même dans un cadre républicain, que les actions des élus et des réseaux – à but non lucratif, bien sûr !, qu’ils tissent autour d’eux pour servir leurs propres intérêts, échappent à tout contrôle de la part de la population elle-même qui, par suite de l’exacerbation des conflits d’intérêts internationaux, finit par servir de chair à canons.

Voilà très exactement en quoi consiste la défense de la patrie lorsqu’elle sert les intérêts de la bourgeoisie. Mais, on est en droit de se demander si la patrie n’est pas à terme vidée de son sens pour la bourgeoisie elle-même, dans la mesure où le capital est irrémédiablement voué, comme nous pouvons encore le constater de nos jours, à sortir des frontières nationales à la recherche constante de nouveaux débouchés ? 

Christine CUNY

Publié dans : Non classé | le 14 décembre, 2017 |Pas de Commentaires »
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