7. Février 1848, le cauchemar des possédants

La révolution de Février avait eu un énorme retentissement dans les élites et, en particulier, dans les élites européennes, à tel point que les monarques européens s’étaient vus contraints, pour parer au risque de contagion, de concéder à leurs peuples des Constitutions. Ce fut le cas à Berlin, à Munich, à Vienne, à Turin …

Nul doute qu’ en dépit des déclarations les plus rassurantes faites par le Gouvernement provisoire de la République (cf article n°6), le prolétariat français aurait, parce qu’il avait constitué l’avant-garde du mouvement révolutionnaire, toutes les raisons de craindre la perfidie d’un pouvoir qui n’hésiterait pas, à la moindre occasion qui se présenterait à lui, et même s’il lui fallait aller jusqu’à la provocation, à faire le contraire de ce qu’il avait proféré.

Car l’on ne pardonnerait pas à la classe ouvrière parisienne d’avoir brandi à l’Hôtel de ville – pensez-donc ! – cet horrible drapeau rouge que le brave et perspicace Lamartine avait fort heureusement réussi à remplacer in-extremis par le rassurant et consensuel drapeau tricolore !

Drapeau rouge et drapeau tricolore

De même qu’on lui ferait nécessairement payer, en tant que classe des non possédants, vouée à trimer pour le compte d’autrui, l’effroi qu’elle avait causé dans le camp d’en face, celui des gens de bien, en leur démontrant à quel point elle était décidée à prendre en main sa propre destinée et celle de la nation. Alexis de Tocqueville, contemporain des événements, relatera dans ses « Souvenirs » :

« Le peuple seul portait les armes, gardait les lieux publics, veillait, commandait, punissait ; c’était une chose extraordinaire et terrible de voir, dans les seules mains de ceux qui ne possédaient rien, toute cette immense ville, pleine de tant de richesses, ou plutôt toute cette grande nation ; car grâce à la centralisation, qui règne à Paris commande la France.

Aussi, la terreur de toutes les classes fut-elle profonde ; je ne crois pas qu’à aucune époque de la révolution, elle ait été aussi grande et je pense qu’on ne saurait la comparer qu’à celle que devaient éprouver les cités civilisées du monde romain quand elles se voyaient tout à coup au pouvoir des Vandales et des Goths. »


7. Février 1848, le cauchemar des possédants alexis-de-tocqueville1

Mais au delà de la peur qu’il avait sans doute lui-même ressenti, comme tous les honnêtes gens, pour sa personne et pour ses biens, Tocqueville avait fort bien compris la nature de cette révolution. Il écrit :

« Deux choses me frappèrent surtout : la première , ce fut le caractère , je ne dirai pas principalement, mais uniquement et exclusivement populaire de la révolution qui venait de s’accomplir ; la toute-puissance qu’elle avait donnée au peuple proprement dit, c’est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres. »

Or, il avait pu voir aussi qu’en dépit de leur toute-puissance, les classes démunies de tout s’étaient comportées d’une manière qui se distinguait singulièrement de celle que l’on pouvait attendre de la part de « barbares » brutaux et sanguinaires … Ainsi, la seconde chose qui le frappa, « ce fut le peu de passion haineuse et même, à dire vrai, de passions vives quelconques que faisait voir dans le premier moment le bas peuple devenu tout à coup seul maître de Paris. »

Alexis de Tocqueville ne fut pas le seul témoin du comportement exemplaire de ce « bas peuple » dont on ne pouvait attendre que le pire … Dans le journal « L’Illustration« , on pouvait lire, en date du 18 mars 1848, ce constat qui en dit plus long encore :

« Les ouvriers, malgré les incitations de quelques meneurs turbulents, les ouvriers sont admirables. Beaucoup manquent en effet de travail et de pain ; mais ils comprennent, ils sentent, ils savent que la violence, l’émeute et même les décrets ne leur donneront ni l’un, ni l’autre. En pouvez-vous douter, vous qui voyez Paris depuis trois semaines gardé par les seuls citoyens, sans un agent de police, sans un soldat ? Entendez-vous parler de vols ? S’est-il jamais commis moins de crimes, de délits que depuis la suppression des sergents de ville et des gendarmes ? »

Quant à Prosper Mérimée, il serait bien forcé de reconnaître, dans une lettre adressée à Madame de Montijo, le 25 février 1848 :

« Il y a dans ce peuple si terrible une singulière disposition à la grandeur … Des ouvriers ont rapporté au Musée des camées pris aux Tuileries et valant plus de cent mille francs ! »

Il y reviendrait d’ailleurs quelques jours plus tard, le 3 mars 1848 :  » Il y a une chose qui fait honneur à la nation, c’est le peu de désordre après une crise semblable ; les gens ont pris les Tuileries, et qui n’avaient pas un sou dans leur poche, n’ont rien volé. J’ai vu des ouvriers en guenilles rapporter des objets d’un prix inestimable et monter la garde au milieu de chambres remplies de bijoux. »

Concernant l’attitude qu’elle devrait à l’avenir adopter face à des « gueux » qui savaient si bien – trop bien ! – se tenir, tout en détenant le pouvoir (et se tenir d’une bien meilleure façon qu’elle, la grande donneuse de leçons !), la classe dirigeante avait sans doute compris qu’elle ne viendrait à bout des ardeurs révolutionnaires que par la provocation.

Elle ne lésinera pas sur les moyens, comme on va le voir …

Christine CUNY

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Non classé |le 12 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

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